Tout cela et tant d’autres choses !… Était-il étonnant que Pelléas parût souvent pensif en face de ces problèmes sans nombre, et que son humble et doux regard fût parfois si profond et si grave, si chargé de soucis et si plein de questions illisibles ?

Hélas ! il n’a pas eu le temps d’achever la lourde et longue tâche que la nature impose à l’instinct qui s’élève pour se rapprocher d’une région plus claire… Un mal assez mystérieux et qui semble spécialement punir le seul animal qui parvienne à sortir du cercle où il est né, un mal indéfini qui emporte par centaines les petits chiens intelligents, est venu mettre fin aux destinées et à l’éducation heureuse de Pelléas. Je le vis, durant deux ou trois jours, et chancelant déjà tragiquement sous le poids énorme de la mort, se réjouir encore de la moindre caresse… Et maintenant tant d’efforts vers un peu plus de lumière, tant d’ardeur à aimer, de courage à comprendre, tant de joie affectueuse, tant de bons regards dévoués qui se tournaient vers l’homme pour demander son aide contre d’injustes et d’inexplicables souffrances, tant de frêles lueurs qui venaient de l’abîme profond d’un monde qui n’est plus le nôtre, tant de petites habitudes presque humaines reposent tristement sous un large sureau et dans la froide terre, en un coin du jardin.

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L’homme aime le chien, mais qu’il l’aimerait davantage s’il considérait, dans l’ensemble inflexible des lois de la nature, l’exception unique qu’est cet amour qui parvient à percer, pour se rapprocher de nous, les cloisons, partout ailleurs imperméables, qui séparent les espèces ! Nous sommes seuls, absolument seuls sur cette planète de hasard, et parmi toutes les formes de la vie qui nous entourent, pas une, hors le chien, n’a fait alliance avec nous. Quelques êtres nous craignent, la plupart nous ignorent, et aucun ne nous aime. Nous avons, dans le monde des plantes, des esclaves muettes et immobiles, mais elles nous servent malgré elles. Elles subissent simplement nos lois et notre joug. Ce sont des prisonnières impuissantes, des victimes incapables de fuir mais silencieusement rebelles, et sitôt que nous les perdons de vue elles s’empressent de nous trahir et retournent à leur liberté sauvage et malfaisante d’autrefois. S’ils avaient des ailes, la rose et le blé fuiraient à notre approche comme fuient les oiseaux. Parmi les animaux, nous comptons quelques serviteurs qui ne se sont soumis que par indifférence, par lâcheté ou par stupidité : le cheval incertain et poltron qui n’obéit qu’à la douleur et ne s’attache à rien, l’âne passif et morne qui ne reste près de nous que parce qu’il ne sait que faire ni où aller, mais garde cependant, sous la trique ou le bât, son idée de derrière les oreilles ; la vache et le bœuf, heureux pourvu qu’ils mangent et dociles parce que depuis des siècles ils n’ont plus une pensée à eux ; le mouton ahuri qui n’a d’autre maître que l’épouvante ; la poule fidèle à la basse-cour parce qu’on y trouve plus de maïs et de froment que dans la forêt prochaine. Je ne parle pas du chat pour qui nous ne sommes qu’une proie trop grosse et immangeable, du chat féroce dont l’oblique dédain ne nous tolère que comme des parasites encombrants dans notre propre logis. Lui du moins nous maudit dans son cœur mystérieux, mais tous les autres vivent près de nous comme ils vivraient près d’un rocher ou près d’un arbre. Ils ne nous aiment pas, ne nous connaissent pas, nous remarquent à peine. Ils ignorent notre vie, notre mort, notre départ, notre retour, notre tristesse, notre joie, notre sourire. Ils n’entendent même pas le son de notre voix dès qu’elle ne menace plus, et quand ils nous regardent, c’est avec l’effarement méfiant du cheval, dans l’œil duquel passe encore l’affolement de l’élan ou de la gazelle qui nous voit pour la première fois ; ou avec la morne stupeur des ruminants qui ne nous considèrent que comme un accident momentané et inutile de l’herbage.

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Depuis des milliers d’années ils sont à nos côtés aussi étrangers à nos pensées, à notre affection, à nos mœurs que si la moins fraternelle des étoiles les avait laissés choir d’hier sur notre globe. Dans l’espace sans bornes qui sépare l’homme de tous les autres êtres, nous n’avons réussi à leur faire faire, à force de patience, que deux ou trois pas illusoires. Et si demain, laissant intacts leurs sentiments à notre égard, la nature leur donnait l’intelligence et les armes nécessaires pour nous vaincre, j’avoue que je me méfierais de la vengeance emportée du cheval, des représailles obstinées de l’âne et de la rancune enragée du mouton. Je fuirais le chat comme je fuirais le tigre ; et même la bonne vache, solennelle et somnolente, ne m’inspirerait qu’une confiance sur ses gardes. Quant à la poule, l’œil rond et rapide, comme à la découverte d’une limace ou d’un ver, je suis sûr qu’elle me dévorerait sans se douter de rien.

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Or, dans cette indifférence et cette incompréhension totale où demeure tout ce qui nous environne, dans ce monde incommunicable où tout a son but hermétiquement renfermé en lui-même, où toute destinée est circonscrite en soi, où il n’y a entre les êtres d’autres rapports que ceux de bourreaux à victimes, de mangeurs à mangés, où rien ne peut sortir de sa sphère étanche, où la mort seule établit de cruelles relations de cause à effet entre les vies voisines, où la plus légère sympathie n’a jamais fait un saut conscient d’une espèce à une autre, seul, parmi tout ce qui respire sur cette terre, un animal est parvenu à rompre le cercle fatidique, à s’évader de soi pour bondir jusqu’à nous, à franchir définitivement l’énorme zone de ténèbres, de glace et de silence qui isole chaque catégorie d’existences dans le plan inintelligible de la nature. Cet animal, notre bon chien familier, si simple et si peu étonnant que nous paraisse aujourd’hui ce qu’il a fait, en se rapprochant aussi sensiblement d’un monde dans lequel il n’était pas né et auquel il n’était pas destiné, a cependant accompli l’un des actes les plus insolites et les plus invraisemblables que nous puissions trouver dans l’histoire générale de la vie. Quand cette reconnaissance de l’homme par la bête, quand ce passage extraordinaire de l’ombre à la lumière s’est-il effectué ? Est-ce nous qui avons cherché le caniche, le molosse ou le lévrier parmi les loups ou les chacals, ou si c’est lui qui est venu spontanément à nous ? Nous n’en savons rien. Si loin que s’étendent les annales humaines, il est à nos côtés comme à présent, mais que sont les annales humaines au regard des temps sans témoignages ? Toujours est-il que le voilà dans nos demeures aussi ancien, aussi bien à sa place, aussi parfaitement adapté à nos mœurs que s’il avait paru sur cette terre et tel qu’il est, en même temps que nous. Nous n’avons pas à acquérir sa confiance ni son amitié, il naît notre ami ; les yeux encore fermés, il croit déjà en nous : dès avant sa naissance il s’est donné à l’homme. Mais le mot « ami » ne peint pas exactement son culte affectueux. Il nous aime et nous vénère comme si nous l’avions tiré du néant. Il est avant tout notre créature pleine de gratitude et plus dévouée que la prunelle de nos yeux. Il est notre esclave intime et passionné, que rien ne décourage, que rien ne rebute, en qui rien n’altère la foi ardente ni l’amour. Il a résolu d’une manière admirable et touchante le problème effrayant que la sagesse humaine aurait à résoudre si une race divine venait occuper notre globe. Il a loyalement, religieusement, irrévocablement reconnu la supériorité de l’homme et s’est livré à lui corps et âme, sans arrière-pensée, sans esprit de retour, ne réservant de son indépendance, de son instinct et de son caractère que la petite part indispensable pour continuer la vie prescrite par la nature à son espèce. Avec une certitude, une désinvolture et une simplicité qui nous surprennent un peu, nous jugeant meilleurs et plus puissants que tout ce qui existe, il trahit, à notre profit, tout le règne animal auquel il appartient, et renie sans scrupule sa race, ses proches, sa mère et même ses petits.

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Mais il ne nous aime pas seulement dans sa conscience et son intelligence, c’est l’instinct de sa race, l’inconscient tout entier de son espèce, semble-t-il, qui ne pense qu’à nous et ne songe qu’à nous être utile. Pour nous mieux servir, pour mieux s’adapter à nos besoins divers, il a pris toutes les formes et a su varier à l’infini les facultés, les aptitudes qu’il met à notre disposition. Faut-il qu’il nous aide à poursuivre le gibier dans les plaines ? ses jambes s’allongent démesurément, son museau s’effile, ses poumons s’élargissent, il devient plus rapide que le cerf. Notre proie se cache-t-elle sous bois ? le génie docile de l’espèce, prévenant nos désirs, nous offre le basset, une sorte de serpent presque apode qui se glisse dans les fourrés les plus épais. Demandons-nous qu’il mène nos troupeaux ? le même génie complaisant lui octroie la taille, l’intelligence, l’énergie et la vigilance nécessaires. Le destinons-nous à garder et à défendre notre maison ? sa tête s’arrondit et devient monstrueuse, afin que sa mâchoire soit plus puissante, plus redoutable et plus tenace. Descendons-nous avec lui vers le Sud ? son poil s’accourcit et s’allège pour qu’il puisse fidèlement nous accompagner sous les rayons d’un soleil plus ardent. Remontons-nous vers le Nord ? ses pieds s’élargissent pour mieux fouler la neige, sa fourrure s’épaissit afin que le froid ne l’oblige pas à nous abandonner. N’est-il destiné qu’à nos jeux, à amuser l’oisiveté de nos regards, à orner et à animer le logis ? il se revêt d’une grâce et d’une élégance souveraines, il se fait plus petit qu’une poupée pour s’endormir sur nos genoux au coin du feu, ou consent même, si notre caprice l’exige, à paraître un peu ridicule pour nous plaire.