Vous ne trouverez pas dans l’immense creuset de la nature, un seul être vivant qui ait montré une souplesse analogue, une pareille abondance de formes, une aussi prodigieuse facilité d’adaptation à nos désirs. C’est que, dans le monde que nous connaissons, parmi les génies de la vie, divers et primitifs, qui président à l’évolution des espèces, il n’en existe aucun, hormis celui du chien, qui se soit jamais soucié de la présence de l’homme.
On dira peut-être que nous avons su transformer presque aussi profondément certains de nos animaux domestiques, nos poules, nos pigeons, nos canards, nos chats, nos lapins, par exemple. Oui, peut-être, bien que ces transformations ne soient pas comparables à celles du chien et que le genre de services que nous rendent ces animaux demeure pour ainsi dire invariable. En tout cas, que cette impression soit purement imaginaire ou réponde à une réalité, il ne semble pas que l’on sente dans ces transformations la même bonne volonté inépuisable et prévenante, le même amour sagace exclusif. Du reste, il est parfaitement probable que le chien, ou plutôt le génie inaccessible de sa race, ne s’inquiète guère de nous, et que nous ayons simplement su tirer parti d’aptitudes variées offertes par les hasards abondants de la vie. Il n’importe ; comme nous ne savons rien du fond des choses, il faut bien que nous nous attachions aux apparences, et il est doux de constater qu’au moins en apparence, il y a sur la planète, où nous sommes solitaires comme des rois méconnus, un être qui nous aime.
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Quoi qu’il en soit de ces apparences, il n’en est pas moins certain que dans l’ensemble des créatures intelligentes qui ont des droits, des devoirs, une mission et une destination, le chien est un animal vraiment privilégié. Il occupe dans ce monde une situation unique et enviable entre toutes. Il est le seul être vivant qui ait trouvé et reconnaisse un dieu indubitable, tangible, irrécusable et définitif. Il sait à quoi dévouer le meilleur de soi. Il sait à qui se donner au-dessus de lui-même. Il n’a pas à chercher une puissance parfaite, supérieure et infinie dans les ténèbres, les mensonges successifs, les hypothèses et les rêves. Elle est là, devant lui et il se meut dans sa lumière. Il connaît les devoirs suprêmes que nous ignorons tous. Il a une morale qui surpasse tout ce qu’il découvre en lui-même, et qu’il peut pratiquer sans scrupule et sans crainte. Il possède la vérité dans sa plénitude. Il a un idéal positif et certain.
Et c’est ainsi que l’autre jour, avant sa maladie, je voyais mon petit Pelléas, assis au pied de ma table de travail, la queue soigneusement repliée sous les pattes, la tête un peu penchée pour mieux m’interroger, à la fois attentif et tranquille, comme doit l’être un saint en présence de Dieu. Il était heureux du bonheur que nous ne connaîtrons peut-être jamais, puisque ce bonheur naissait du sourire et de l’approbation d’une vie incomparablement plus haute que la sienne. Il était là étudiant, buvant tous mes regards et y répondait gravement, comme d’égal à égal, pour m’apprendre sans doute que du moins par les yeux, l’organe presque immatériel qui transformait en intelligence affectueuse la lumière dont nous jouissions, il savait bien qu’il me disait tout ce que l’amour devait dire. Et le voyant ainsi, jeune ardent et croyant, m’apportant, en quelque sorte, du fond de la nature infatigable, des nouvelles toutes fraîches de la vie, confiant, émerveillé comme s’il eût été le premier de sa race qui vînt inaugurer la terre et que l’on fût encore aux premiers jours du monde, j’enviais l’allégresse de sa certitude, et je me disais que le chien qui rencontre un bon maître est plus heureux que celui-ci dont la destinée plonge encore de toutes parts dans l’ombre.
LE TEMPLE DU HASARD
J’ai sacrifié, — car c’est un cruel sacrifice que de renoncer aux jeux incomparables des étoiles et de la lune sur la divine Méditerranée, — j’ai sacrifié quelques soirées de mon séjour au pays du soleil à interroger, dans le plus somptueux, le plus actif et le plus exclusif de ses temples, le dieu le plus obscur de notre terre.
Ce temple se dresse là-bas, à Monte-Carlo, sur un rocher que baigne l’éblouissante lumière de la mer et du ciel. Des jardins enchantés, où s’épanouissent en janvier toutes les fleurs du printemps, de l’été et de l’automne, des bosquets odorants, qui n’empruntent aux saisons ennemies que leurs sourires et leurs parfums, précèdent son parvis. L’oranger, l’arbre entre tous adorable, le citronnier, le palmier, le mimosa lui font une ceinture d’allégresse. Des escaliers royaux y conduisent les peuples. Mais il faut bien le reconnaître, l’édifice n’est pas digne de l’admirable site qu’il domine, des collines délicieuses, du golfe d’azur et d’émeraude, des verdures bienheureuses qui l’entourent. Il n’est pas digne non plus du Dieu qu’il abrite ni de l’idée qu’il représente. Il est platement emphatique et hideusement boursouflé. Il évoque la basse insolence, l’outrecuidance encore obséquieuse du valet enrichi. A l’examen, on constate qu’il est solide et vaste ; pourtant, il a l’air mesquin et provisoire des monuments prétentieusement lamentables de nos expositions universelles. On a logé le père auguste du Destin dans une sorte de meringue ornée de fruits confits et de tourelles de sucre. Peut-être est-ce à dessein que la demeure est ridicule… On a craint d’avertir ou d’effrayer la foule. On tenait probablement à lui faire croire que le plus bienveillant, le plus frivole, le plus inoffensivement capricieux, le moins sérieux des dieux attendait ses fidèles sur un trône de gâteaux dans cette pièce montée. Il n’en est rien. Une divinité mystérieuse et grave, une force souveraine et sage, harmonieuse et sûre règne là. Il eût fallu l’asseoir en un palais de marbre, nu et sévère, simple et colossal, haut et large, glacial et religieux, géométrique et inflexible, affirmatif et écrasant.
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Le dedans répond au dehors. Les salles sont spacieuses mais banalement magnifiques. Les hiérodules de la chance, les croupiers ennuyés, indifférents et monotones ont l’air de commis endimanchés. Ce ne sont pas les prêtres, mais les petits employés du hasard. Les rites et les objets du culte sont vulgaires et familiers : quelques tables, des chaises ; ici, une sorte de cuvette ou de cylindre qui tourne au centre de l’autel, une minuscule bille d’ivoire qui roule en sens inverse de la cuvette ; là, quelques jeux de cartes, et c’est tout. Il n’en faut pas davantage pour évoquer l’incommensurable puissance qui tient les astres en suspens.