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Autour des tables se pressent les fidèles. Chacun d’eux porte en soi des espérances, une foi, des tragédies, des comédies diverses et invisibles. Voici, je pense, le lieu du monde où s’accumulent et se dépensent en pure perte le plus de force nerveuse et de passions humaines. Voici le lieu néfaste, où la substance sans pareille et peut-être divine, qui en tout autre endroit opère des miracles féconds, des prodiges de force, de beauté et d’amour, voici le lieu funeste où la fleur spirituelle, le fluide le plus précieux de la planète s’égare irrémédiablement dans le néant !… On ne saurait imaginer gaspillage plus criminel. Cette force inutile, qui ne sait où aller ni à quoi s’employer, qui ne trouve ni porte ni fenêtre, ni objet ni levier, vient flotter sur la table comme une ombre mortelle, retombe sur soi, et crée une atmosphère particulière, une sorte de silence qui est comme la fièvre du silence véritable. Dans ce silence malsain, la voix du petit rond-de-cuir de la Fatalité nasille la formule sacrée : « Faites vos jeux, Messieurs, faites vos jeux ! » C’est-à-dire, faites au dieu caché le sacrifice nécessaire pour qu’il se manifeste. Alors, sortie çà et là de la foule, une main illuminée de certitude pose impérieusement sur des chiffres indubitables le fruit d’une année de travail. D’autres adorateurs, plus rusés, plus circonspects, moins confiants, composent avec le sort, éparpillent leurs chances, supputent des probabilités illusoires, et, après avoir étudié l’humeur et le caractère particulier du génie de la table, lui tendent des pièges complexes et savants. D’autres, enfin, livrent à l’aventure, aux caprices du nombre, une portion considérable de leur bonheur ou de leur vie.

Mais déjà retentit la seconde formule : « Rien ne va plus ! » c’est-à-dire, le dieu va parler. A ce moment, un œil qui percerait le voile débonnaire des apparences, verrait distinctement épars sur l’humble tapis vert (sinon actuellement, tout au moins en puissance, car un coup est rarement isolé, et qui joue aujourd’hui son superflu jouera demain tout ce qu’il possède), un champ de blé qui mûrit au soleil à mille lieues de là ; tout à côté, dans d’autres cases, un pré, un bois, un château sous la lune, une boutique au fond d’une petite ville, le lit d’une prostituée, une troupe de scribes et de comptables penchés sur les grands livres dans des bureaux obscurs, des paysans qui peinent sous la pluie, des centaines d’ouvrières travaillant de l’aube à la nuit en des chambres meurtrières, des mineurs dans la mine, des matelots sur leur navire, les joyaux de la débauche, de l’amour ou de la gloire, une prison, une usine, de la joie, de la misère, de l’injustice, de la cruauté, de l’avarice, des crimes, des privations, des sanglots… Tout cela repose là, bien tranquillement, dans ces petits tas d’or qui sourient, dans ces bouts de papier si légers qui fixent les désastres qu’une existence entière ne pourra plus déplacer. Les moindres mouvements étriqués et timides de ces médailles jaunes et de ces billets bleus vont se répercuter et s’amplifier au loin, dans le monde réel, dans les rues, dans les plaines, dans les arbres, dans le sang, dans les cœurs. Ils vont démolir la maison où moururent les parents, enlever à l’aïeul son fauteuil coutumier, donner un autre maître au village étonné, fermer un atelier, priver de pain les enfants d’un faubourg, détourner le cours d’une rivière, arrêter ou briser une vie, et dénouer à l’infini, dans le temps et l’espace, la chaîne ininterrompue des effets et des causes. Mais nulle de ces vérités retentissantes ne fait entendre un murmure indiscret. Il y a ici plus d’Euménides endormies qu’aux marches empourprées du palais des Atrides ; mais leur réveil et leurs cris de douleur se dissimulent au fond des cœurs. Rien ne trahit, rien ne présage qu’un certain nombre de malheurs planent sur l’assistance et choisissent leurs victimes. Seuls, les yeux s’agrandissent un peu, cependant que les mains torturent sournoisement un crayon, un chiffon de papier. Pas un mot, pas un geste insolite. L’attente moite est immobile. C’est le lieu des drames sans voix, des combats étouffés, des désespoirs qui ne sourcillent point, des tragédies masquées de silence, des destinées muettes qui s’effondrent dans une atmosphère de mensonges qui absorbe tous les bruits.

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Pendant ce temps, la petite boule tourne sur le cylindre, et je songe à tout ce que détruit la puissance formidable que lui confère un détestable pacte. A chaque fois qu’elle part ainsi à la recherche de la mystérieuse réponse, elle anéantit tout autour d’elle les restes suprêmes et essentiels de notre seule morale sociale d’aujourd’hui : je veux dire la valeur de l’argent. Anéantir la valeur de l’argent pour lui substituer un idéal plus haut serait œuvre excellente ; mais l’anéantir pour laisser à sa place le néant pur et simple est, j’imagine, l’un des attentats les plus graves que l’on puisse commettre contre notre évolution actuelle. Envisagé d’un certain point de vue et purifié de ses vices accidentels, l’argent est, somme toute, un très respectable symbole : il représente l’effort et le travail humain ; il est, en général, le fruit de sacrifices méritoires et de nobles fatigues. Or, ici, ce symbole, l’un des derniers que nous possédions, est quotidiennement et publiquement bafoué. Subitement, en face du caprice d’un petit objet insignifiant comme un jouet d’enfant, dix années de labeur, de sagesse consciencieuse, de devoirs patiemment supportés, perdent toute importance. Si l’on n’avait pris soin d’isoler ce phénomène monstrueux sur un rocher unique, il n’est pas d’organisme social qui eût résisté à son rayonnement délétère. Même à présent, dans son isolement de pestiféré, cette influence dévastatrice s’étend à des distances qu’on n’avait pas prévues. On la sent telle, cette influence, si nécessaire, si maléfique et si profonde, qu’au sortir de ce palais maudit où l’or ruisselle incessamment à rebours de la conscience humaine, on s’étonne que la vie normale continue, que des ouvriers résignés consentent à entretenir les pelouses qui précèdent le monument funeste, que de malheureux gardes, pour un salaire dérisoire, veillent sur son enceinte, et qu’une pauvre petite vieille, au bas des escaliers de marbre, parmi les allées et venues des joueurs enrichis ou ruinés, s’obstine, depuis des années, à vivoter péniblement en offrant aux passants des oranges, des amandes, des noisettes et des boites d’allumettes de deux sous…

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Tandis que nous réfléchissons ainsi, la bille d’ivoire ralentit sa course circulaire, et se met à sautiller comme un insecte babillard sur les trente-sept cases qui la sollicitent. C’est la sentence irrévocable. Étrange infirmité de nos yeux, de nos oreilles et de ce cerveau dont nous sommes si fers ! Étranges secrets des lois les plus élémentaires de notre globe ! De la seconde où la bille s’est mise en mouvement, à la seconde où elle tombe dans le creux fatidique, sur ce champ de bataille long de trois décimètres, sous cette forme puérile et goguenarde, le mystère de l’univers inflige à la puissance, à la raison humaines, une symbolique, une incessante et décourageante défaite. Réunissez autour de cette table tous les savants, tous les devins, tous les voyants, tous les illuminés, tous les prophètes, tous les saints, tous les thaumaturges, tous les mathématiciens, tous les génies de tous les temps et de tous les pays, priez-les qu’ils cherchent dans leur raison, dans leur âme, dans leur science, dans leurs cieux, le nombre si prochain, le nombre qui déjà affleure le présent, où la petite boule terminera sa course ; demandez-leur, pour nous prédire ce nombre, qu’ils invoquent leurs dieux qui savent tout, leurs pensées qui gouvernent les peuples et se flattent de pénétrer les mondes : tous leurs efforts se briseront sur celle brève énigme qu’un enfant tiendrait dans sa main et qui ne remplit plus la durée d’un clin d’œil. Pas un n’a pu le faire, pas un ne le fera.

Et toute la force, toute la certitude de la « Banque », qui est l’impassible, l’obstinée, l’inébranlable et toujours victorieuse alliée de la sagesse rythmique et totale du hasard, repose uniquement sur la constatation de l’impuissance de l’homme à prévoir, ne fût-ce que d’un tiers de seconde, ce qui va se passer sous ses yeux. Si, depuis près d’un demi-siècle que se déroulent sur ce rocher fleuri ces redoutables expériences, il s’était trouvé un seul être qui, durant une après-midi, eût déchiré l’enveloppe de mystère qui couvre à chaque coup le petit avenir de la bille, la banque aurait sauté, l’entreprise eût sombré. Mais cet être anormal ne s’est pas présenté ; et la banque sait bien qu’il ne viendra jamais s’asseoir à l’une de ses tables. Malgré tout son orgueil et toutes ses espérances, on voit donc à quel point l’homme sait qu’il ne peut rien savoir.

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A la vérité, le hasard, au sens où l’entendent les joueurs, est un dieu qui n’existe pas. Ils n’adorent qu’un mensonge que chacun d’eux se représente sous une forme différente. Chacun d’eux lui prête des lois, des habitudes, des préférences d’ailleurs contradictoires dans leur ensemble et purement imaginaires. Selon les uns, il favorise certains chiffres. Selon d’autres, il obéit à certains rythmes qu’il est facile de saisir. Selon d’autres encore, il y a en lui une sorte de justice qui finit par donner une valeur égale à chaque groupe de chances. Selon d’autres enfin, il lui est impossible de favoriser indéfiniment, au bénéfice de la banque, telle série de chances simples. Nous n’en finirions pas si nous voulions parcourir tout le Corpus Juris chimérique de la roulette. Il est vrai que, dans la pratique, la répétition indéfinie des mêmes accidents limités, forme forcément des groupes de coïncidences où l’œil halluciné du joueur croit entrevoir des fantômes de lois. Mais il est vrai aussi qu’à l’épreuve, au moment où l’on compte sur l’assistance du fantôme le plus sûr, il s’évanouit brusquement et vous laisse face à face avec l’inconnu qu’il masquait. Du reste, la plupart des joueurs apportent devant la table verte bien d’autres illusions, conscientes ou instinctives et infiniment moins justifiables. Presque tous se persuadent que le hasard leur réserve des faveurs ou des disgrâces spéciales et préméditées. Presque tous imaginent entre la petite sphère d’ivoire et leur présence, leurs passions, leurs désirs, leurs vices, leurs vertus, leurs mérites, leur puissance spirituelle ou morale, leur beauté, leur génie, l’énigme de leur être, leur avenir, leur bonheur et leur vie, je ne sais quel rapport innommé mais plausible. Est-il besoin de dire qu’il n’y en à aucun ; qu’il ne saurait y en avoir ?