Cette petite sphère dont ils implorent la sentence, et sur laquelle ils espèrent exercer une influence occulte, cette petite boule incorruptible a mieux à faire qu’à s’occuper de leurs tristesses ou de leurs joies. Elle ne possède que trente ou quarante secondes de mouvement et de vie, et, durant ces trente ou quarante secondes, il faut qu’elle obéisse à plus de règles éternelles, qu’elle résolve plus de problèmes infinis, qu’elle accomplisse plus de devoirs essentiels qu’il n’en tiendra jamais dans la conscience ou la compréhension de l’homme. Il faut entre autres choses énormes et difficiles, qu’elle concilie, dans sa course si brève, ces deux puissances incognoscibles et incommensurables, qui sont probablement l’âme biforme de l’univers : la force centrifuge et la force centripète. Il faut qu’elle tienne compte de toutes les lois de la gravitation, du frottement, de la résistance de l’air, de tous les phénomènes de la matière. Il faut qu’elle soit attentive aux moindres incidents de la terre et du ciel : car un joueur qui se déplace, ébranlant imperceptiblement le parquet de la salle, une étoile qui se lève au firmament, l’oblige de modifier ou de recommencer toutes ses opérations mathématiques. Elle n’a pas le loisir de jouer le rôle d’une déesse bienfaisante ou cruelle aux humains ; il lui est interdit de négliger une seule des formalités innombrables que l’infini exige de tout ce qui se meut en lui. Et lorsque enfin elle arrive au but, elle a fait le même travail incalculable que la lune ou les autres planètes indifférentes et glaciales qui, là-haut, au dehors, dans l’azur transparent, montent majestueusement sur la Méditerranée de saphir et d’argent…

Ce long travail, nous l’appelons hasard, ne pouvant donner d’autre nom à ce que nous ne comprenons pas encore.

EN AUTOMOBILE

Les premières sorties — l’initiation, — sous la garde du maître, ne comptent pas. On ne communique pas directement avec la bête merveilleuse. Il y a entre elle et nous un intermédiaire encombrant qui nous cache son véritable caractère, un truchement plein de réticences sournoises ; un dompteur responsable, Même le volant, les leviers, les manettes entre les doigts, le frein sous le pied, on ne possède point le monstre. Sur lui, à nos côtés, veille une volonté trop longtemps souveraine, à laquelle, comme un chien fidèle, il demeure obséquieusement attaché. Il est encore à demi-humain. On éprouve un peu ce que doit éprouver l’apprenti belluaire qui se risque dans la cage aux lions sous la protection de son père, dont l’œil et la cravache font ramper humblement les fauves asservis. On a hâte d’être seul, en présence de l’espace, avec l’animal inconnu créé d’hier. On brûle de savoir ce qu’il est en soi, ce qu’il demande, ce qu’il refuse, comment il obéit à son maître imprévu ; et quelle leçon nouvelle donneront tout à coup les horizons nouveaux où vous plonge jusqu’à l’âme une force qui sort pour la première fois du réservoir inépuisable des forces indisciplinées, afin de vous permettre d’absorber en un jour autant de paysages, de ciels et de spectacles, qu’on en absorbait autrefois au cours de toute une vie.

Hier, le maître m’a conduit de Paris à Rouen. Ce matin, après m’avoir mené hors des portes de la vieille ville aux clochers assemblés, il m’a abandonné. Me voilà seul avec l’hippogriffe suspect ; seul en rase campagne, sur la route déserte, qui de l’azur immaculé de l’horizon de gauche, à l’azur encore rose de l’horizon de droite, divise un océan de blé coupé de masses d’arbres qui bleuissent au loin, comme les ombrages d’un parc démesuré.

Je suis loin des remises et des gares, loin des ateliers secourables. Et c’est d’abord une inquiétude obscure et qui n’est pas sans charme. Me voici à la merci de la force mystérieuse, mais plus logique que moi-même. Un caprice de sa vie cachée, un de ces caprices souvent insaisissables, mais qui n’ont jamais tort, et font honte à notre raison vaniteuse, et me voilà dans la détresse de la plaine verte et sans limites, enchaîné à la masse incomprise que mes bras ne peuvent remuer. Pourtant ce monstre, je me dis que j’en sais les secrets. Avant de me confier à sa puissance, j’en ai démonté et scruté les organes. Il ronfle sous mes pieds et sa physiologie m’est présente. Je connais ses points délicats et ses rouages impeccables, ses maladies d’enfance et ses infirmités sans remède. On m’a dévoilé son âme et son cœur, et la circulation profonde de sa vie. Son âme, c’est l’étincelle électrique qui, sept à huit cent fois à la minute, vient enflammer son souffle. Son terrible cœur compliqué, c’est d’abord ce carburateur au double visage étrange, qui dose, prépare, volatilise l’essence, fée subtile endormie depuis la naissance du monde, qu’il rappelle au pouvoir et qu’il unit à l’air qui la réveille. Ce mélange redoutable est avidement pompé par le gros viscère voisin, qui contient la chambre d’explosion, le piston, les soupapes à ressort, toutes les forces vives du moteur. Autour de ces viscères qui ne forment qu’un faisceau de flammes, constamment appelée pour apaiser l’ardeur intime qui les ronge et les transformerait en une coulée de lave, infatigable et toujours refroidie par le radiateur posté à l’avant de la voiture, aspirant la fraîcheur des vallons et des plaines pour calmer de ses longues caresses glacées les fièvres mortelles du travail, circule sans répit l’eau vigilante et pure. Puis il y a le trembleur, qui règle l’étincelle, et que règle à son tour le mouvement même du moteur. L’âme obéit au corps proprement dit, et le corps obéit à l’âme dans une harmonie ingénieuse. Mais grâce à une élasticité très curieuse de cette harmonie préétablie, une volonté plus intelligente ou plus indépendante, qui représente ici la volonté divine, la volonté du chauffeur, peut encore améliorer cet admirable équilibre de deux forces étrangères et, au moyen de la manette de l’avance à l’allumage, précipiter l’étincelle au moment le plus favorable, selon l’aide ou la résistance des hasards de la route.

Admirons en passant la terminologie spontanée et bizarre, mais non pas sotte, qui est comme la langue de la force nouvelle. L’avance à l’allumage (qui correspond, dans un autre ordre de phénomènes, à l’avance à l’admission des locomotives), est un terme très juste, et il serait fort difficile d’exprimer plus simplement et plus sensiblement ce qu’il avait à dire. L’allumage, c’est l’inflammation des gaz explosifs par l’étincelle électrique ; cette explosion peut être avancée ou retardée par rapport à la course du piston selon les besoins du moteur. Quand on met l’avance à l’allumage, l’étincelle jaillit quelque millième de seconde avant l’instant où elle devrait logiquement se produire ; c’est-à-dire avant que le piston arrivé au sommet de sa course ait complètement comprimé les gaz et utilisé toute l’énergie de l’explosion précédente. Il semble, au premier abord, que cette explosion prématurée doive contrarier son mouvement ascensionnel. Il n’en est rien ; l’expérience prouve qu’on bénéficie du temps infinitésimal que les gaz enflammés mettent à se dilater, et probablement d’autres causes d’énergie assez obscures. Toujours est-il qu’on accélère étrangement la vitesse de la machine. C’est pour ainsi dire le coup de vin versé aux travailleurs, une sorte de subterfuge qui lui donne un surcroît de puissance anormale. Mais d’où vient donc le terme, et qui en est le père ? D’où sortent-ils, ces mots qui naissent tout à coup, au moment nécessaire, pour fixer dans la vie les êtres ignorés hier ? On ne le sait jamais. Ils s’évadent des ateliers, des usines, des boutiques ; ils sont les derniers échos de cette voix commune et anonyme qui a donné un nom aux arbres et aux fruits, au pain et au vin, à la vie et à la mort ; et quand les savants les regardent et les interrogent, le plus souvent il est heureusement trop tard pour qu’ils y changent rien.

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Le trembleur et la bougie, voilà, surmontant sept ou huit autres (la compression, la carburation, le graissage, la circulation de l’eau, l’ampérage des piles, ou le voltage des accumulateurs, etc., etc.), les deux grands soucis du chauffeur. La vis de réglage de l’un se déplace-t-elle d’une ligne, les deux fils affrontés de l’autre sont-ils effleurés d’une goutte d’huile, d’une trace d’oxyde, et c’est la mort subite du cheval fabuleux. Mais autour d’eux, que d’autres organes auxquels je n’ose même pas songer ! Là-bas, caché dans son carter de fonte, comme un génie furieux dans une prison trop étroite, l’appareil mystérieux du changement de vitesse, qui tout à l’heure au pied d’une côte, sur une pesée du levier, déchaînera des explosions innombrables, imprimera au piston un va-et-vient frénétique qui secouera toutes les vertèbres de la bête et communiquera aux roues allenties une force quadruplée, devant laquelle toute montagne viendra courber l’échine pour porter humblement son vainqueur vers la cime.

Ensuite, ce sont les joints énigmatiques de l’arbre à la Cardan, qui, supprimant chaînes et courroies, transmettent directement aux deux roues d’arrière toute la puissance sublimée qui s’élabore dans le cœur forcené. Enfin, plus bas encore, sous le frein, dans sa boîte presque inviolable, le secret transcendant du différentiel, qui permet, par un miracle récent, à deux roues de même dimensions, fixées sur le même axe mû par le même moteur, de faire un nombre de tours inégal !