Mais ce sont là les grands mystères dont je n’ai pas encore à m’inquiéter. Le monstre sous ma main émue est plein de bonne volonté, et des deux côtés de la route les champs de blé coulent paisiblement comme des rivières vertes. Il est temps d’essayer le pouvoir des gestes ésotériques. Je touche aux chevilles enchantées. Le cheval féerique obéit. Brusquement il s’arrête. Toute sa vie s’éteint dans un gémissement bref. Il n’est plus qu’un énorme et inerte appareil de métal. Il s’agit maintenant de le ressusciter. Je descends et m’agite autour du cadavre. Les plaines dont je bravais l’immensité soumise prennent déjà leur revanche. On dirait qu’elles s’allongent, se creusent autour de mon immobilité, s’étendent à vue d’œil plus démesurément jusqu’aux confins du ciel, qui reculent à leur tour. Je suis perdu parmi les blés infranchissables dont les multitudes d’épis remuent, se haussent, s’inclinent, se pressent pour mieux voir ce que je vais tenter, tandis que les coquelicots éclatent de mille rires dans la foule onduleuse. N’importe, ma science neuve est déjà sûre. L’hippogriffe revit, s’ébroue d’abord sur place, puis repart en chantant. Je reconquiers les plaines qui s’inclinent. J’entr’ouvre lentement la fameuse manette de l’avance à l’allumage, et règle de mon mieux l’admission de l’essence. L’allure s’accélère ; le ronflement plus aigu des rouages révèle une ivresse croissante. Tout d’abord la route vient à moi d’un mouvement cadencé par la félicité, comme une fiancée qui agite des palmes. Mais bientôt elle s’anime davantage, elle bondit, elle s’affole, elle se précipite sur moi, elle roule sous le char comme un torrent furieux qui me fouette de son écume, m’inonde de ses flots, m’aveugle de son souffle. Oh ! ce souffle admirable ! On dirait que des ailes, des milliers d’ailes qu’on ne voit pas, les ailes transparentes de grands oiseaux surnaturels, hanteurs de sommets invisibles battus par des vents éternels, viennent cingler ainsi de leur vaste fraîcheur mes tempes et mes yeux ! A présent, le chemin tombe à pic dans l’abîme, et l’appareil magique l’y précède. Les arbres qui le bordent avec sérénité depuis tant d’années lentes redoutent un cataclysme. On croirait qu’ils accourent, rapprochent leurs têtes vertes, se massent, se concertent devant le phénomène qui surgit, pour lui barrer la voie. Puis soudain, comme il ne s’arrête pas, les voilà pris d’effroi. Ils se sauvent, se dispersent, regagnent à tâtons leur place séculaire, se penchent tumultueusement sur mon passage, et, répercutant dans leurs millions de feuilles la joie presque insensée de la force qui chante, murmurent à mes oreilles les psaumes volubiles de l’Espace qui admire et acclame son antique ennemie, toujours vaincue jusqu’à ce jour mais enfin triomphante : la Vitesse.

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L’Espace et son frère invisible le Temps sont en somme les deux grands adversaires de l’homme. Nous serions semblables aux dieux si nous en triomphions. Le Temps semble invincible, n’ayant ni corps, ni forme, ni organe par quoi nous le puissions saisir. Il passe, il laisse des traces presque toujours douloureuses, comme l’ombre malfaisante d’un être inévitable qu’on n’aperçoit jamais. Il est d’ailleurs probable qu’il n’existe pas en soi ; qu’il n’est que par rapport à nous, et que nous n’arriverons point à subjuguer ce fantôme nécessaire de notre imagination organiquement fausse. Quant à l’Espace, son magnifique frère qui se revêt de la robe verte des plaines, du voile jaune des déserts, du manteau bleu des océans, et recouvre le tout de l’azur de l’éther et de l’or des étoiles, sans doute il a déjà subi bien des défaites ; mais jamais, jusqu’ici, l’homme ne l’avait pris pour ainsi dire à bras-le-corps, pour lutter seul à seul, face à face, avec lui. Il envoyait contre sa forme gigantesque des monstres qui, vainqueurs, devaient être vaincus à leur tour.

Sur mer, de grands steamers l’asservissent chaque jour ; mais la mer est si vaste, que la vitesse extrême que pourraient supporter nos fragiles poumons n’y remporterait encore qu’une sorte de triomphe immobile. D’autre part, sur le chemin de fer, l’espace assujetti défile sous nos yeux ; mais il se déroule loin de nous, nous ne le touchons point ; il est comme le captif que promène le triomphe d’un monarque étranger, et nous sommes nous-mêmes les prisonniers chétifs de celui qui l’a détrôné. Mais ici, dans ce petit char de feu, si docile, si léger et si miraculeusement infatigable, entre les ailes repliées de cet oiseau de flamme qui vole au ras de la terre pour nous montrer les fleurs, qui caresse les blés, respire les ruisseaux, connaît l’ombre des arbres, entre dans les villages, voit les portes ouvertes et les tables servies, compte les moissonneurs qui se penchent sur les prés, fait le tour de l’église entourée de tilleuls, se repose à l’auberge sur le coup de midi, puis repart en chantant pour aller voir d’un bond ce qui a lieu parmi les autres hommes, à trois journées de marche du repas achevé, et surprend la même heure dans un monde nouveau, — ici, l’Espace devient vraiment humain, il se proportionne à notre œil, aux besoins de notre âme à la fois prompte et lente, étroite et colossale, insatiable et méticuleuse ; il est assimilable enfin et nous offre sans cesse, en chacun de ses buts, chacune des beautés qu’il n’offrait autrefois qu’à l’arrivée pénible.

Maintenant, au contraire, ce n’est plus l’arrivée qui nous rouvre les yeux, ranime l’attention si précieuse à la vie et invite au bonheur d’admirer ; la route tout entière n’est plus qu’une arrivée sans nombre. Les joies du but se multiplient puisque tout prend la forme adorable du but ; les yeux oublient enfin leur indifférente paresse, et la bonne mémoire des beautés de la terre maternelle, la plus simple des fées qui président au bonheur, en songeant en silence aux journées moins heureuses qui attendent tout homme, range dans nos souvenirs, parmi les biens acquis qu’on ne nous reprend pas, les trésors imprévus que lui versent à flots les routes déchaînées et les heures délivrées.

ÉLOGE DE L’ÉPÉE

L’homme, avide de justice, tente de mille façons diverses, souvent empiriques, quelquefois sages, d’autres fois bizarres et superstitieuses, d’évoquer l’ombre de la grande déesse nécessaire à son existence. Déesse étrange, insaisissable et pourtant si vivante ! Divinité immatérielle qui ne peut se dresser et se tenir debout que dans le secret de notre cœur ; et de qui l’on peut dire que plus elle a de temples visibles, moins elle possède de puissance réelle. Un jour luira peut-être où elle n’aura plus d’autre palais que la conscience de chacun de nous, et ce jour-là, elle règnera véritablement dans le silence qui est l’élément sacré de sa vie. En attendant nous multiplions les organes par où nous espérons qu’elle pourra se faire entendre. Nous lui prêtons des voix humaines et solennelles ; et lorsqu’elle se tait dans les autres et jusque dans nous-mêmes, nous allons l’interroger par-delà notre propre conscience, aux limites incertaines de notre être, là où nous devenons un débris du hasard ; et où nous croyons que la justice se confond avec Dieu et notre propre destinée.

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C’est ce besoin insatiable qui, sur les points où la justice humaine demeurait muette et se déclarait impuissante, fit autrefois appel au jugement de Dieu. Aujourd’hui, que l’idée que nous nous faisions de la divinité a changé de forme et de nature, le même instinct persiste, si profond, si général, qu’il n’est peut-être que le voile à demi transparent d’une vérité prochaine. Si ce n’est plus à Dieu que nous nous remettons d’approuver ou de condamner ce que les hommes ne sauraient juger ; c’est à la partie inconsciente, inconnaissable et pour ainsi dire future de nous-même que nous confions cette mission. Le duel n’invoque plus le jugement de Dieu, mais celui de notre avenir, de notre chance ou de notre destin, composé de tout ce qu’il y a d’indéfini en nous. Il est, au nom de nos possibilités bonnes ou mauvaises, sommé de déclarer si, au point de vue de la vie inexplicable, nous avons tort ou raison.

Voilà ce qu’on démêle d’ineffaçablement humain sous toutes les absurdités et puérilités de nos rencontres actuelles. Si déraisonnable qu’elle paraisse, cette espèce d’interrogation suprême, cette question posée dans la nuit que n’éclaire plus la justice intelligible, on ne pourra guère y renoncer tant qu’on n’aura pas trouvé une façon moins équivoque de peser les droits et les torts, les espérances et les inégalités essentielles de deux destinées qui veulent s’affronter.