Enfin, si nous ouvrons la Bible, non plus dans sa traduction restreinte, superficielle et empirique, mais dans une version qui aille au fond du sens intime, essentiel et radical des mots hébreux, telle que celle que tenta Fabre d’Olivet, nous trouvons, au premier verset de la Genèse : « Premièrement-en-principe, c’est-à-dire avant tout, Il, Elohim, Lui-les-dieux, l’Être étant, créa, c’est-à-dire ne fit pas quelque chose de rien, mais tira d’un élément inconnu, fit passer du principe à l’essence, l’ipséité-des-cieux et l’ipséité-de-la-terre ».
« Et la terre existait, puissance contingente d’être, dans une puissance d’être ; et l’obscurité (force compressive et durcissante) était sur la face de l’abîme (puissance universelle et contingente d’être) ; et le souffle de Lui-les-dieux (force expansive et dilatante) était générativement mouvant sur la face des eaux (passivité universelle)[8]. »
[8] Fabre d’Olivet, La Langue hébraïque restituée, t. II, p. 25-27.
N’est-il pas curieux de constater que cette traduction littérale nous ramène bien près de l’Inde, de l’idée du principe inconnu ; et plus près encore de la création hindoue : passage du principe à l’essence, expansion de l’être des êtres qui contient tout, et de l’extériorisation, à son réveil, de ce qu’il renfermait en puissance durant son sommeil ? Or, rappelons-nous qu’en 1875, Max Muller écrivait « Qu’il y a cinquante ans, il n’existait pas un seul lettré qui sût traduire une ligne du Véda ». Il faut donc croire, malgré l’affirmation du grand Orientaliste, ou que Fabre d’Olivet était capable de le traduire, ou qu’il en avait saisi l’esprit dans les traditions de la Kabbale, qu’il ne pouvait connaître que par la très incomplète et très infidèle Kabbala Denudata de Rosenroth, ou enfin que le texte hébreu, s’il dit réellement ce qu’il lui fait dire, comme tout semble le prouver, reproduit étrangement les principes hindous, car sa traduction, fruit de longs travaux antérieurs, parut en 1815, c’est-à-dire dix ou vingt ans avant qu’on eût appris à lire le sanscrit et les hiéroglyphes égyptiens.
VII
Est-il possible aujourd’hui, avec tout ce que nous croyons savoir, ou plutôt avec tout ce que nous savons enfin que nous ne savons pas, de donner de la divinité une idée plus vaste, plus profondément négative que celle qu’en donnèrent ces religions des débuts de l’humanité ; et qui réponde mieux à l’immense ignorance sans espoir où nous nous débattrons toujours au sujet de la cause première ; et ne nous trouvons-nous pas ici à d’énormes hauteurs au-dessus des dieux plus ou moins anthropomorphes qui succédèrent à l’inconnaissable suprême de la religion qui fut la mère méconnue de toutes les autres ? N’est-ce pas à son énigme sans nom que nous revenons enfin, après avoir erré si longtemps, perdu tant de siècles et tant de forces, commis tant d’erreurs et de crimes à la chercher où elle n’était pas, loin des cimes primitives sur lesquelles elle nous attendait depuis des milliers et des milliers d’années ?
VIII
Mais il fallait orner et peupler cet aveu d’ignorance, meubler ce néant sans bornes, animer cette abstraction qui dépasse les limites de l’entendement, et dont les hommes ne pouvaient se contenter. C’est à quoi s’évertuèrent toutes les religions, à commencer par celle qui d’abord l’avait osé faire.
J’écarte une fois de plus les broussailles des théogonies, simples à leur origine, mais bientôt inextricables, pour m’en tenir aux grandes lignes. Dans la religion primitive, nous l’avons déjà vu, la cause inconnue, à un moment donné, pris dans l’infini des temps, recommençant ce qu’elle fit de toute éternité, se réveille, se dédouble, s’objective, se reflète dans la passivité universelle, et devient, jusqu’au prochain sommeil, notre univers visible. De cette cause inconnue, existant par elle-même, qui se divise en deux parties pour rendre visible ce qui était latent en elle, naissent Brahma ou Nara, le père, Nari, la mère universelle, dont naît à son tour Viradj, le fils, l’univers. Cette triade primitive prenant ensuite une forme plus anthropomorphe, devient Brahma, le créateur, Vichnou, le conservateur, et Siva, le destructeur et régénérateur. En Égypte, c’est Noun, Toum, Râ, puis Phtah, Horus, Thot, qui deviennent ensuite Osiris, Isis et Horus.
A la suite de ces premières subdivisions de la cause inconnue, se précipite, à flots pressés, dans les panthéons primitifs, la foule des dieux qui ne sont que des émanations intermittentes, des délégations transitoires, des bourgeons éphémères de la cause première, des personnifications de plus en plus humaines de ses manifestations, de ses volontés, de ses attributs ou de ses facultés. Nous n’avons pas à les étudier ici, mais il est intéressant de marquer au passage les vérités profondes que rencontrent presque toujours ces cosmogonies et ces théogonies immémoriales et qui sont peu à peu confirmées par la science. Est-ce le seul hasard qui, par exemple, ait voulu que la terre émanât du chaos, se formât et se couvrît de vie, exactement dans l’ordre qu’elles indiquent ? Selon le livre de Manou, l’éther engendre l’air, l’air en se transformant engendre la lumière ; l’air et la lumière qui engendrent la chaleur produisent l’eau ; et celle-ci est la matrice de tous les êtres vivants. « Lorsque ce monde fut sorti de l’obscurité, dit le Bhâgavatâ Purana, contemporain du Véda selon les Hindous, les principes élémentaires subtils produisirent la semence végétale qui anima d’abord les plantes. Des plantes, la vie passa dans des corps fantastiques qui naquirent de la boue des eaux ; puis, par une série de formes et d’animaux différents, arriva jusqu’à l’homme. » — « Ils passèrent successivement par les végétaux, les vers, les insectes, les serpents, les tortues, les bestiaux et les animaux sauvages, tel est le degré inférieur », dit encore Manou, qui ajoute : « Les êtres acquièrent les qualités de ceux qui les précèdent, de telle sorte que plus un être est éloigné dans la série, plus il a de qualités[9]. »