[9] Lois de Manou, I, 20.
N’est-ce pas toute l’évolution darwinienne, confirmée par la géologie et prévue il y a au moins 6.000 ans ? D’autre part, n’est-ce pas à la théorie de l’« Akasha », que nous nommons plus grossièrement l’éther, source unique de tous les corps, que revient notre physique[10] ? Ces exemples, que l’on pourrait multiplier à l’infini, ne sont-ils pas troublants ? D’où venaient à nos ancêtres préhistoriques, dans une nuit et une déréliction qu’on s’imaginait épouvantables, ces intuitions extraordinaires, ces connaissances et ces certitudes que nous reconquerrons à peine ; et s’ils ont vu juste sur ces points que nous pouvons par hasard contrôler, n’y a-t-il pas lieu de se demander s’ils n’ont pas vu plus juste et plus loin que nous sur bien d’autres questions où ils sont aussi affirmatifs et qui jusqu’ici ont échappé à notre vérification ? Il est certain que pour en arriver où ils étaient, ils devaient avoir derrière eux un trésor de traditions, d’observations, d’expériences, de sagesse, en un mot, dont nous nous formons difficilement une idée ; mais à laquelle, en attendant mieux, nous devrions faire confiance un peu plus que nous ne le faisons, et dont nous pourrions tirer profit pour apaiser nos craintes, apprendre à connaître et à rassurer notre avenir d’outre-tombe et guider notre vie.
[10] Il est vrai que les récentes théories d’Einstein nient l’existence de l’éther et supposent que l’énergie rayonnante, la lumière visible par exemple, se propage d’une manière indépendante à travers l’espace vide absolu. Mais outre que ces théories semblent encore discutables, il convient de faire remarquer que l’éther scientifique auquel, jusqu’à Einstein, étaient forcés de recourir nos savants modernes, n’est pas exactement l’Akasha hindou, beaucoup plus subtil et plus immatériel, une sorte d’élément spirituel ou d’énergie divine, l’espace incréé, impérissable, infini.
IX
Nous venons de voir que les religions primitives et celles qui en dérivent s’accordent sur le caractère éternellement inconnaissable de la cause première ; et que leurs explications au sujet du passage du non-être à l’être, du passif à l’actif, du dédoublement générateur de la triade, sont à peu près les mêmes.
Remarquons ici l’étrange illogisme qui domine et répand son ombre sur tout le problème religieux. Les religions-mères, ou plutôt la religion-mère, enseigne que la cause des causes est inconnaissable, qu’il est impossible de la définir, de la comprendre, de l’imaginer ; qu’elle est « Cela » et rien de plus, le non-être, tout en étant l’être par excellence, éternel, infini, occupant tout le temps, tout l’espace qu’il est lui-même, n’ayant ni formes, ni volontés, ni attributs particuliers, puisqu’il les a tous. Or, de cet inconditionné, de cet absolu de l’absolu, dont on ne peut dire ce qu’il est, encore moins ce qu’il veut, de cette source même de l’indéfinissable et de l’incognoscible, elle fait sortir des émanations qui deviennent aussitôt des dieux parfaitement connus, parfaitement définis, agissant très nettement dans leurs sphères respectives, manifestant une puissance et une volonté personnelles, promulguant des lois et tout un code de morale auxquels il est enjoint à l’homme de se soumettre. Comment des êtres aussi complètement connus peuvent-ils sortir d’un être essentiellement inconnu ? Comment le tout étant inconnaissable, une partie de ce tout devient-elle subitement familière ? Dans cet inconcevable sans limites, seul admissible, car c’est à lui que nous ramène la science, où est le point d’où sortent les dieux qui nous sont imposés ? Où se trouvent le lien et le rapport ? Où est le lieu et le moment où s’opère l’incompréhensible miracle de la transubstantiation de l’incognoscible ? Où est la transition qui légitime ce formidable passage d’insondables ténèbres, non seulement au possible ou au probable, mais au connu décrit jusqu’en ses moindres détails ?
Ne semble-t-il pas que la religion-mère, et à sa suite toutes les autres qui ne sont que ses filles plus ou moins déguisées, ait arbitrairement bifurqué ou plutôt ait fait un saut immense et volontairement aveugle dans l’abîme de l’illogisme ? N’est-il pas possible qu’elle n’ait pas osé tirer toutes les conséquences de son redoutable aveu ; et ces conséquences, ne les aurait-elle pas déduites ailleurs, et précisément dans les enseignements secrets dont nous cherchons encore vainement les traces et dont la révélation rendait à jamais muets les grands initiés ?
X
C’est un soupçon qui revient plus d’une fois quand on approfondit ces religions, et qui expliquerait ce cri effrayant de la tradition occultiste, que nous avons déjà noté : « Osiris est un dieu noir ! » Le grand, le suprême secret serait-il un agnosticisme total ? Sans parler des enseignements ésotériques que nous ne connaissons pas, n’est-ce pas un aveu presque public que ce mot de « Maya », le plus mystérieux de l’Inde, qui veut dire que tout, l’univers et les dieux mêmes qui le créent, le maintiennent et le dirigent, n’est qu’illusion de l’ignorance, et que l’incréé et l’inconnaissable sont seuls réels ?
Mais quelle religion pouvait déclarer à ses fidèles : « Nous ne savons rien ; nous constatons simplement que cet univers existe ou du moins semble exister à nos yeux. Existe-t-il par lui-même, est-il dieu lui-même ou n’est-il que l’effet d’une cause plus reculée ? Et derrière cette cause plus reculée ne doit-on pas en supposer une autre encore plus reculée, et ainsi indéfiniment, jusqu’à la folie, car si Dieu est, qui a fait Dieu ?