IV

Rudolph Steiner qui, lorsqu’il ne s’égare pas dans les visions peut-être plausibles mais invérifiables de la préhistoire, des clichés astraux et de la vie sur d’autres planètes, est un esprit très juste et très perspicace, a remarquablement mis en lumière le sens de ce jugement et de cette identification de l’âme avec Dieu. « L’Être Osiris, dit-il, n’est que le degré le plus parfait de l’être humain. Il s’entend de soi que l’Osiris qui règne en juge sur l’ordre éternel de l’univers, n’est lui-même qu’un homme parfait. Entre l’état humain et l’état divin, il n’y a qu’une différence de degré. L’homme est en voie de développement ; à la fin de sa carrière il devient Dieu. Dans cette conception, Dieu est un éternel devenir et non pas un Dieu fini en soi.

« Tel étant l’ordre universel, il est évident que celui-là seul peut entrer dans la vie d’Osiris, qui est déjà devenu un Osiris lui-même avant de frapper à la porte du temple éternel. La vie la plus haute de l’homme consiste donc à se changer en Osiris. L’homme devient parfait lorsqu’il vit comme Osiris, lorsqu’il traverse ce qu’Osiris a traversé. Le mythe d’Osiris acquiert par là un sens plus profond. Il devient le modèle de celui qui veut éveiller l’Éternel en lui-même[33]. »

[33] Rudolph Steiner, Le Mystère chrétien et les Mystères antiques. Trad. de J. Sauerwein, p. 170.

V

Cette Osirification, cette déification de l’âme du juste a toujours étonné les égyptologues qui n’en saisissaient pas le sens caché et ne voyaient pas qu’elle rejoignait le Nirvana védique dont elle n’est qu’une réplique dramatisée. Mais les textes authentiques sont là, et même du point de vue exotérique, il n’est pas possible de leur donner une autre signification. Le fond de la religion égyptienne, sous toutes ses végétations parasites qui devinrent peu à peu monstrueuses, est bien le même que celui de la religion védique ; d’un même point de départ dans l’inconnaissable, c’est le culte et la recherche du dieu dans l’homme et le retour de l’homme en dieu. Le juste, c’est-à-dire celui qui durant sa vie s’est efforcé de retrouver l’éternel en lui-même et d’écouter sa voix, délivré de son corps, ne devient pas seulement Osiris ; mais de même qu’Osiris est d’autres dieux, il devient aussi d’autres dieux. Il parle comme s’il était Râ, Tmu, Seb, Chnemu, Horus, et ainsi de suite. « Ni les hommes, ni les dieux, ni les esprits des décédés, ni les hommes passés, présents et futurs, quels qu’ils soient, ne peuvent plus lui faire de mal. Il est celui qui s’avance en sûreté. Son nom est « Celui que les hommes ne connaissent pas ». « Son nom est hier qui voit des jours sans nombre, passant en triomphe sur les routes du ciel. » « Il est le Seigneur de l’éternité. Il est le maître de la couronne royale et chacun de ses membres est un dieu. »

VI

Mais qu’arrive-t-il si la sentence n’est pas favorable, si l’âme n’est pas jugée digne de rentrer dans l’éternel, de redevenir le dieu qu’elle était ? On n’en sait rien. Tout ce qu’on a dit au sujet de châtiments, d’expiations, de transmigrations purificatrices, ne repose sur aucun texte authentique. « On ne trouve trace, dit Le Page Renouf, d’une conception de ce genre dans aucun des textes égyptiens découverts jusqu’ici. Les transformations après la mort, nous est-il dit expressément, dépendent uniquement de la volonté du défunt ou de son génie[34] », c’est-à-dire de son âme. N’est-ce pas dire expressément aussi qu’elles ne dépendent que du jugement de l’âme sur elle-même et qu’elle seule reconnaît et décide, comme l’âme hindoue chargée de son Karma, si elle est digne ou non de rentrer dans la divinité ; en d’autres termes qu’il n’y a de ciel et d’enfer qu’en nous-mêmes ?

[34] Le Page Renouf, op. cit., p. 183.

Mais que devient-elle si elle ne se juge pas digne d’être dieu ? Attend-elle ou se réincarne-t-elle ? Nul texte égyptien ne permet de trancher la question ; il n’y a pas trace non plus d’un état intermédiaire entre la mort et l’éternelle béatitude. Les rites funéraires ne donnent, sur ce point, aucune indication. Ils semblent prévoir, pour le mort, une vie d’outre-tombe exactement pareille, sur un autre plan, à celle qu’il menait sur la terre. Mais ces rites ne paraissent pas s’appliquer à l’âme proprement dite, au principe divin. La religion égyptienne, comme les autres religions primitives, distingue en l’homme trois parties : le corps physique, une entité spirituelle périssable, une sorte de reflet du corps, qui lui survivait, une ombre ou plutôt un double, qui pouvait à son gré se confondre avec la momie ou s’en détacher, et enfin un principe purement spirituel, l’âme véritable et immortelle qui, après le jugement, devenait dieu.