Occupons-nous d’abord des points où ils s’accordent ; ce sont du reste les plus intéressants ; car tout ce qui touche à la préhistoire est forcément hypothétique, les noms et les fonctions des dieux intermédiaires n’ont qu’un intérêt de second ordre ; quant à l’utilisation des forces inconnues, elle regarde plutôt les sciences métapsychiques dont nous reparlerons plus loin.

V

« Ce que nous lisons dans les Védas, dit Rudolph Steiner, l’un des plus érudits et aussi des plus déconcertants parmi les occultistes contemporains, ce que nous lisons dans les Védas, ces archives de la sagesse hindoue, ne nous donne qu’une faible idée des sublimes enseignements des anciens instructeurs et non pas dans leur forme originelle. Seul le regard du clairvoyant, porté sur les arcanes du passé, peut découvrir la sagesse inédite qui se cache derrière ces écrits. »

Historiquement, il est fort probable que Steiner a raison. En effet, comme je l’ai déjà dit, plus les textes sont anciens, plus ce qu’ils révèlent est pur et grandiose ; et il est vraisemblable qu’ils ne sont eux-mêmes, selon l’expression de Steiner, qu’un écho affaibli d’enseignements plus sublimes. Mais ne possédant pas le regard du clairvoyant, nous devons nous contenter de ce que nous avons sous les yeux.

Les textes que nous possédons sont les livres sacrés de l’Inde, que viennent corroborer ceux de l’Égypte et de la Perse. L’influence qu’ils exercèrent sur la pensée humaine, sinon dans leur forme présente, du moins par la tradition orale qu’ils n’ont fait que fixer, remonte aux origines de l’histoire, se répandit partout et ne cessa jamais de se faire sentir ; mais, pour le monde occidental, leur découverte et leur étude méthodique sont relativement récentes. « Il y a cinquante ans, écrivait en 1875 Max Muller, il n’existait pas un lettré qui sût traduire une ligne du Véda, une ligne du Zend-Avesta ou une ligne du Tripitâka Bouddhique, sans parler des autres dialectes ou langages. »

Si les faits prenaient d’abord, dans les annales de l’homme, les proportions qu’ils acquerront plus tard, la découverte de ces livres sacrés eût probablement bouleversé l’Europe ; car c’est sans nul doute l’événement spirituel le plus important qui s’y soit produit depuis le christianisme. Mais il est rare qu’un événement spirituel ou moral se répande rapidement dans les masses. Il a contre lui trop de forces qui ont intérêt à l’étouffer. Celui-ci demeura confiné dans un petit cercle de savants et de philologues et atteignit même moins qu’il n’était présumable les métaphysiciens et les moralistes. Il attend encore l’heure de son expansion.

VI

La première question qui se pose est celle de la date de ces textes. Il est très difficile d’y donner une réponse précise ; car s’il est relativement aisé de déterminer l’époque où les livres furent écrits, il est impossible d’évaluer le temps durant lequel ils existèrent uniquement dans la mémoire des hommes. Selon Max Muller, il n’y a guère de manuscrit sanscrit qui remonte plus haut que l’an mil de notre ère, et tout semble indiquer que l’écriture n’a été connue en Inde qu’au commencement de la période bouddhique (Ve siècle avant J.-C.), c’est-à-dire à la fin de la vieille littérature védique. Le Rig-Véda qui compte 1.028 hymnes, d’une moyenne de dix vers, soit 153.826 mots, a donc été conservé par le seul effort de la mémoire. Aujourd’hui encore, les Brahmanes savent tous le Rig-Véda par cœur, comme leurs ancêtres d’il y a trois mille ans. C’est au delà du Xe siècle avant J.-C. que nous devons placer le développement spontané de la pensée védique telle que nous la trouvons dans le Rig-Véda. Déjà trois cents ans avant J.-C., toujours selon Max Muller, le sanscrit avait cessé d’être parlé par le peuple, ce qui est prouvé par une inscription dont la langue est au sanscrit ce que l’italien est au latin.

Cette période des « Chandas », selon d’autres orientalistes, remonte probablement à deux ou trois mille ans avant J.-C., de sorte que nous voilà déjà à cinq mille ans, date la plus modeste et la plus prudente. « Une chose est certaine, ajoute Max Muller, c’est qu’il n’y a rien de plus ancien ni de plus primitif que les hymnes du Rig-Véda, non seulement dans l’Inde, mais dans tout le monde Aryen. En tant qu’Aryen de langue et de pensée, le Rig-Véda est notre livre sacré le plus ancien[1]. »

[1] Max Muller, Origine et développement de la religion. Trad. J. Darmesteter, p. 142.