Depuis les travaux du grand orientaliste, d’autres savants ont notablement reculé la date des premiers manuscrits et surtout celle des premières traditions ; mais ils restent encore à d’énormes distances de la computation des Brahmanes qui reportent l’origine de leurs livres à des milliers de siècles avant notre ère. « Il y a actuellement plus de cinq mille ans, dit Swâmi Dayanound Saraswati, que les Védas ont cessé d’être un objet d’études » ; et selon les calculs de l’orientaliste Halled, les Çastras, d’après la chronologie des Brahmanes, doivent avoir sept millions d’années.

Sans prendre parti dans ces querelles, le seul point qu’il importe d’établir, c’est que ces livres, ou plutôt la tradition qu’ils ont recueillie et fixée, est évidemment antérieure, l’Égypte, la Chine et la Chaldée peut-être exceptées, à tout ce que nous connaissons dans l’histoire de l’homme.

VII

Cette littérature comprend d’abord les quatre Védas : le Rig, le Sama, l’Yadjour et l’Atharva-Véda, complétés par les commentaires ou Brahmanas et les traités de philosophie appelés Aranyakas et Upanischads, auxquels il faut ajouter les Çastras, ou Sastras dont le plus connu est le Manava-Dharma-Çastra, ou Lois de Manou — qui, selon William Jones, Chézy et Loiseleur-Deslongchamps, remonte au XIIIe siècle avant notre ère, — et les premiers Pouranas.

De ces textes, le Rig est incontestablement le plus ancien. Les autres s’échelonnent sur un espace de plusieurs centaines, voire de plusieurs milliers d’années ; mais tous, excepté les derniers Pouranas, sont antérieurs à l’ère chrétienne, ce qu’il ne faut pas perdre de vue, non dans un sentiment d’hostilité envers la grande religion occidentale, mais pour mettre celle-ci à sa place dans l’histoire et dans l’évolution de la pensée humaine.

Le Rig-Véda est encore plus polythéiste que panthéiste et les sommets de la doctrine n’y émergent que çà et là, par exemple dans les stances que nous citons plus loin. Ses divinités ne représentent que des forces physiques amplifiées que le Sama-Véda et surtout les Brahmanes ramenèrent par la suite à des conceptions métaphysiques et à l’unité. Le Sama-Véda affirme l’Inconnaissable et le Yadjour-Véda le Panthéisme. Quant à l’Atharva, le plus ancien, selon les uns, le plus récent selon les autres, il est avant tout rituel.

Ces idées furent développées par les commentaires des Brahmanes qui se multiplièrent surtout entre les XIIe et VIIe siècles avant J.-C. ; mais se rattachent probablement à des traditions beaucoup plus anciennes que prétendent avoir retrouvées nos modernes théosophes, sans du reste étayer leurs assertions de preuves suffisantes.

Il faut donc, quand on parle de la religion de l’Inde, la considérer dans son ensemble, depuis le Védisme primitif, en passant par le Brahmanisme et le Krichnaïsme, jusqu’au Bouddhisme ; en s’arrêtant, si l’on veut, deux ou trois siècles avant notre ère, pour éviter tout soupçon d’infiltration judéo-chrétienne.

Toute cette littérature à laquelle on peut annexer, entre bien d’autres, les textes semi-profanes du Ramayana et du Maha-Bahrata, au milieu duquel s’épanouit le Bhagavat-Gita ou Chant du Bienheureux, cette magnifique fleur du mysticisme hindou, est encore très imparfaitement connue et nous n’en possédons que ce que les Brahmanes ont bien voulu nous en livrer.

Elle soulève une foule de questions extrêmement complexes dont bien peu ont été jusqu’ici résolues. Ajoutons que la traduction des textes sanscrits, surtout des plus anciens, est encore fort incertaine. Selon Roth, le véritable fondateur de l’exégèse védique, « le traducteur qui rendra le Véda intelligible et lisible, mutatis mutandis, comme Homère l’est devenu depuis les travaux de Voss, est encore à venir et l’on ne peut guère prévoir sa venue avant le siècle prochain ».