Pour se faire une idée de l’incertitude de ces traductions, il suffit de voir à titre d’exemple, à la fin du troisième volume de la Religion Védique d’Abel Bergaigne, le grand orientaliste français, les discussions qui s’élèvent entre les indianistes les plus célèbres, tels que Grassmann, Ludwig, Roth et Bergaigne lui-même, au sujet de l’interprétation de presque tous les mots essentiels de l’hymne I-123, à l’Aurore. « Elle étale, comme le dit Bergaigne, les misères de l’interprétation actuelle du Rig-Véda[2]. »

[2] La Religion védique d’après les hymnes du Rig-Véda, par A. Bergaigne, t. III, p. 283 et suiv.

Les néo-théosophes se sont efforcés de résoudre quelques-uns des problèmes que soulèvent l’antiquité hindoue ; mais leurs travaux, très intéressants en ce qui concerne la doctrine, sont extrêmement faibles au point de vue de la critique ; et il est impossible de les suivre sur un terrain où l’on ne rencontre que des hypothèses invérifiables. La vérité c’est que, quand il s’agit de l’Inde, il faut renoncer à toute certitude chronologique. Pour prendre un minimum, sans doute très inférieur à la réalité, en laissant derrière nous une marge peut-être immense de siècles nébuleux, ne reportons pas à plus de trois ou quatre mille ans l’épanouissement des Brahmanas ; nous constatons ainsi qu’existait à cette époque, au pied de l’Himalaya, une grandiose religion panthéiste et agnostique, qui plus tard devint ésotérique ; et c’est tout ce qui, pour l’instant, nous importe.

VIII

Et l’Égypte, dira-t-on, ses monuments et ses hiéroglyphes ne sont-ils pas bien plus anciens ? Écoutons sur ce point le très érudit égyptologue Le Page Renouf[3], une des grandes autorités en la matière. Il estime que les monuments égyptiens et leurs inscriptions ne peuvent servir de bases à des dates certaines ; que les calculs fondés sur le lever héliaque des étoiles n’est pas probant, attendu que dans les textes il est plus vraisemblable qu’il s’agit de leur passage que de leur lever. Mais il est convaincu que, d’après les calculs les plus modérés, la monarchie égyptienne existait déjà plus de 2.000 ans avant que l’Exode fût écrit ; or, l’Exode remonte probablement à l’an 1310 avant J.-C. ; et la date de la grande pyramide ne peut être reportée à moins de 3.000 ou 4.000 ans avant notre ère. Ces calculs, de même que ceux qui font commencer l’ère chinoise 2.697 ans avant J.-C., nous ramènent assez curieusement à l’époque assignée par les indianistes au développement de la pensée védique, développement qui suppose une période de gestation et de formation infiniment plus reculée. Ils n’impliquent pas du reste que la civilisation égyptienne, tout comme la civilisation hindoue, ne soit beaucoup plus ancienne. Un autre grand égyptologue, Léonard Horner, de 1851 à 1854, fit creuser dans la vallée du Nil, en divers endroits, quatre-vingt-quinze puits. On constate que la hauteur que le Nil ajoute chaque siècle à son lit d’alluvions est de 5 pouces, hauteur qui doit être moindre pour les couches inférieures, à cause de la pression ; or, jusqu’aux profondeurs de 75 pieds, on trouva des sculptures de granit, des figures humaines et animales, des mosaïques, des vases, des fragments de briques et de poteries (celles-ci aux grandes profondeurs). Comme il y a 12 pouces dans un pied, cela nous reporte à plus de 17.000 ou 18.000 ans. A une profondeur de 33 pieds 6 pouces on exhuma une tablette avec des inscriptions qui, d’après un calcul facile, avait par conséquent près de 8.000 ans. L’hypothèse de puits ou citernes, sur lesquels on serait tombé par hasard, doit être écartée, car le même fait s’est vérifié partout. Ces constatations, pour le dire en passant, donnent une fois de plus raison aux traditions occultistes, touchant l’antiquité de la civilisation humaine. Cette antiquité prodigieuse est en outre confirmée par les observations sidérales des anciens. Il existe par exemple un catalogue d’étoiles qu’on appelle le catalogue de Souryo-Shiddhanto ; or, les différences de position de huit de ces étoiles fixes, prises au hasard, démontrent que les observations de Souryo remontent à plus de 58.000 ans.

[3] P. Le Page Renouf, Lectures on the Origin and Growth of Religion as illustrated by the Religion of Ancient Egypt.

IX

Est-ce l’Inde ou l’Égypte qui fut l’héritière directe de la sagesse légendaire que nous léguèrent des peuples plus anciens, notamment les probables Atlantes ? Dans l’état présent de notre science, et sans tenir compte des traditions occultistes, il n’est pas encore possible de répondre.

Il y a moins d’un siècle on ignorait à peu près complètement l’Égypte antique. On ne la connaissait que par des ouï-dire et des légendes plus ou moins fantaisistes recueillies par des historiens tard venus et surtout par les divagations des philosophes et des théurgistes de l’époque Alexandrine. C’est seulement en 1820, que Jean-François Champollion, grâce au triple texte de la célèbre pierre hiéroglyphique de Rosette, trouva la clef de l’écriture mystérieuse qui couvre tous les monuments, tous les tombeaux et presque tous les objets de la terre des Pharaons. Mais la mise en œuvre de la découverte fut longue et pénible ; et ce n’est guère que quarante ans plus tard que l’un des plus illustres successeurs de Champollion, de Rougé, put dire qu’il n’y avait plus de texte égyptien qu’on ne fût à même de traduire. On déchiffra des documents sans nombre, et on acquit, quant au sens matériel de la plupart des inscriptions, une certitude presque définitive.

Néanmoins, il paraît de plus en plus probable que sous le sens littéral des inscriptions religieuses, s’en cache un autre qu’on ne peut pénétrer. C’est l’hypothèse à laquelle, en présence du flottement de bien des mots, aboutissent forcément les égyptologues les plus objectifs, les plus scientifiques, bien qu’ils ajoutent aussitôt que rien ne la confirme formellement. Il est donc extrêmement vraisemblable que sous la religion officielle enseignée aux profanes, il y en avait une autre réservée aux prêtres et aux initiés ; et l’hypothèse à laquelle sont contraints les savants, vient ici confirmer une fois de plus les assertions des occultistes, notamment celles des néo-platoniciens d’Alexandrie, au sujet des mystères égyptiens.