X
Quoi qu’il en soit, des textes sur l’authenticité desquels il n’y a pas le moindre doute, le Livre des Morts, les Livres des hymnes, le Recueil des sentences morales de Ptahhoteph, le plus ancien livre de la terre, puisqu’il est contemporain des Pyramides, et beaucoup d’autres, permettent de nous faire une idée très précise de la haute morale d’abord et surtout de la théosophie fondamentale de l’Égypte, avant que cette théosophie ne se corrompît pour donner satisfaction au vulgaire et ne se transformât en un monstrueux polythéisme, qui du reste fut toujours plus apparent que réel.
Or, plus les textes sont anciens, plus leurs enseignements se rapprochent de la tradition hindoue. Qu’ils soient antérieurs ou postérieurs à ceux-ci, la question est en somme secondaire ; ce qui est plus intéressant, c’est le problème de l’origine commune, origine unique et immémoriale, dont la probabilité s’accroît à chaque pas qu’on hasarde dans la préhistoire. Plus on remonte dans le temps, plus nettement se révèle l’accord sur les points essentiels. Voici, par exemple, l’idée que se faisait de Dieu la religion égyptienne à ses débuts. Nous en trouverons un peu plus loin l’original ou la réplique hindoue, de même que nous aurons l’occasion de confronter les deux théogonies, les deux cosmogonies et les deux morales qui sont évidemment les sources de toutes les théogonies, de toutes les cosmogonies et de toutes les morales de l’humanité.
Pour l’Égyptien qui a gardé la foi des origines, il n’y a qu’un seul Dieu, un Dieu unique. « Pas d’autre que lui. » — « Il est le seul être vivant en substance et en vérité. » — « Tu es seul et des millions d’êtres procèdent de toi. » — « Il a fait toutes choses et lui seul n’a pas été fait. » — « Partout et toujours, il est l’unique substance et il est inapprochable. » — « Il est l’un de l’un. » — « Il est hier, aujourd’hui et demain. » — « Il est Dieu se faisant Dieu, existant par lui-même, l’être double, c’est-à-dire, s’engendrant lui-même, générateur dès le commencement. »
« Voici plus de cinq mille ans, dit de Rougé, que dans la vallée du Nil commença l’hymne à l’unité de Dieu et à l’immortalité de l’âme… La croyance à l’unité du Dieu suprême et à ses attributs comme créateur et législateur de l’homme qu’il dota d’une âme immortelle, voilà les notions primitives, serties comme des diamants indestructibles dans les superfétations mythologiques accumulées par les siècles qui ont passé sur cette antique civilisation[4]. »
[4] De Rougé, Annales de la Philosophie chrétienne, t. XX, p. 327.
Assurément, il n’y a pas ici, dans la définition de la divinité, la pénétration, la subtilité et l’espace métaphysique, le bonheur d’expression, la magnificence verbale, le génie, en un mot, que nous trouverons dans les définitions hindoues. C’est que l’esprit égyptien est plus froid, plus sec, plus sobre, plus anguleux, plus réaliste, il a une imagination plus concrète, que l’inaccessible infini n’enflamme pas comme celle des peuples de l’Asie. Au surplus, ne perdons pas de vue que nous ne connaissons pas encore le sens secret qui se cache peut-être au fond de ces définitions. En tout cas, telles que nous les lisons, l’idée est la même et marque une même origine, que l’on peut, conformément aux traditions ésotériques et en attendant d’autres éclaircissements, appeler la pensée Atlantéenne. C’est une supposition que vient confirmer du reste le fameux passage du Timée, d’après lequel, au dire du prêtre égyptien qui parlait à Solon, l’Égypte aurait été, il y a 12.000 ans, une colonie Atlantéenne.
XI
Pour le Mazdéisme ou Zoroastrisme, la troisième des grandes religions, le problème de la filiation est plus simple, bien que celui des dates soit également compliqué. Zoroastre, ou plutôt l’un des Zoroastres, le dernier, aurait vécu, selon Aristote, au VIIe siècle avant notre ère. Pline le fait remonter à dix siècles avant Moïse, Hermippe de Smyrne, qui traduisit ses livres en grec, à 4.000 ans avant la prise de Troie et Eudoxe à 6.000 ans avant la mort de Platon.
La science moderne, comme le constate Édouard Schuré d’après les savantes études d’Eugène Burnouf, de Spiegel, de James Darmesteter et de Harlez, déclare qu’il n’est pas possible de fixer la date où vécut le grand philosophe iranien, auteur du Zend-Avesta, mais la recule en tout cas à 2.500 ans avant J.-C. Max Muller, de son côté, a fourni la preuve que Zoroastre ou Zarathustra et ses disciples avaient résidé dans l’Inde. « Plusieurs des dieux zoroastriens, ajoute-t-il, ne sont que des réflexions, des déflexions des dieux primitifs et authentiques des Védas. » Ici il n’y a donc pas le moindre doute au sujet de l’antériorité des livres hindous ; et en même temps est corroborée une fois de plus la fabuleuse antiquité de ces livres ou de ces traditions.