Ormazd lui-même semble d’ailleurs obéir à la nécessité, ou à une loi naturelle plus puissante que lui et surtout au Temps, dont les décrets sont le Destin, « car en dehors du Temps, dit l’Uléma, tout a été créé et le Temps est le créateur. Le Temps ne laisse voir en soi ni cime ni racines, et toujours il a été et toujours il sera. Un homme intelligent ne demandera pas : D’où vient le Temps ? ni s’il y a eu un temps où cette puissance n’existait pas[37] ».

[37] J. Darmesteter, Ormazd et Ahriman, p. 320.

Il serait intéressant d’étudier cette religion, au point de vue de ce qui lui doit le christianisme qui lui fit autant et même plus d’emprunts qu’au Brahmanisme et au Bouddhisme. Il faudrait également s’arrêter, ne fût-ce qu’un instant, à sa morale, une des plus hautes, des plus pures, des plus noblement humaines que l’on connaisse. Mais cette étude déborderait notre cadre. Nous devons, par exemple, à la Perse antique, l’admirable notion de la conscience, sorte de puissance divine, existant de toute éternité, indépendante du corps matériel, ne prenant aucune part aux fautes qu’elle voit s’accomplir, restant pure au milieu des pires égarements, accompagnant, après la mort, l’âme de l’homme qui, s’il fut juste, lorsqu’elle franchit le pont Tchinvat ou pont de la Rétribution, voit s’avancer à sa rencontre une jeune fille d’une miraculeuse beauté. « Qui es-tu, lui demande l’âme étonnée, toi qui me sembles plus belle et plus magnifique qu’aucune fille de la terre » ? Et sa conscience répond : « Je suis tes propres œuvres. Je suis l’incarnation de tes bonnes pensées, paroles et actions, je suis l’incarnation de ta foi pleine de piété[38] ? »

[38] Yesth, XXII.

Au contraire, si c’est un pécheur qui franchit le pont de la Rétribution, sa conscience vient à lui sous une forme horrible, bien qu’en soi elle ne change pas et se présente seulement aux hommes telle qu’ils ont mérité de la voir. Cette allégorie, qu’on croirait tirée d’un recueil de paraboles chrétiennes, date peut-être de 5.000 ou 6.000 ans et n’est qu’une dramatisation du Karma hindou. Ici encore, comme dans le Karma et l’Osirification, c’est l’âme qui se juge elle-même.

Nous devons aussi au Mazdéisme la mystérieuse et subtile notion des Fravashis ou Férouers que la Kabbale emprunta à la Perse et dont le mysticisme juif et le christianisme firent les anges et surtout les anges gardiens. Elle implique la préexistence des âmes. Les Férouers sont la forme spirituelle de l’être, indépendante de la vie matérielle et antérieure à celle-ci. Ormazd offre le choix aux Férouers des hommes de rester dans le monde spirituel ou de descendre sur terre pour s’incarner dans des corps humains. Ce sont des sortes de prototypes dont Platon tira probablement sa théorie des « Idées », en supposant que toute chose avait une double existence, d’abord en idée puis en réalité.

Ajoutons qu’un phénomène analogue à celui que nous avons déjà constaté, dans l’Inde, se répéta ici : ce qui était public et patent dans le Mazdéisme devint peu à peu secret et fut réservé aux seuls initiés dans ce que les Grecs et les Juifs, notamment dans leur Kabbale, lui empruntèrent.

LA CHALDÉE

La Chaldée, c’est-à-dire la Babylonie et l’Assyrie, est comme la Perse, la patrie des Mages, et on la regarde généralement comme la terre classique de l’occultisme ; mais ici encore, ainsi que nous l’avons vu pour l’Égypte, la légende ne concorde guère avec la réalité historique.

Il semble à priori, que la Chaldée doive nous intéresser spécialement, non qu’il soit probable qu’elle ait à nous apprendre autre chose que l’Inde, l’Égypte et la Perse dont elle est tributaire, mais parce que c’est en elle que se trouve vraisemblablement la source principale de la Kabbale qui est elle-même la grande fontaine où s’alimenta l’occultisme du Moyen âge, tel qu’il s’est prolongé jusqu’à nous.