Bien qu’il répugne d’employer à son propos une expression que l’usage a rendue aussi fruste, la vérité c’est que la Kabbale ne mérite ni cet excès d’honneur ni cette indignité. D’abord, il y a deux Kabbales, la Kabbale proprement dite ou Kabbale théorique, la seule dont nous ayons à nous occuper, et la Kabbale pratique qui n’est qu’une sorte de dermatose sénile qui peu à peu envahit les parties les moins nobles de la première et dégénéra en imbéciles pratiques de magie noire et de basse sorcellerie auxquelles il est impossible de s’intéresser.

L’étude philosophique, critique et scientifique de la Kabbale, comme celle du Védisme, des hiéroglyphes, du Mazdéisme, date d’hier. Avant les travaux d’Ad. Franck, on ne connaissait la Kabbale que par l’œuvre de Knorr von Rosenroth, la Kabbala denudata, publiée en 1677, qui ne considérait dans le Zohar que le « Livre des Mystères » et « La Grande Assemblée », c’est-à-dire ses parties les plus obscures et négligeant les textes ne donnait que des extraits, mal entendus, de commentateurs. Ad. Franck, dans sa Kabbale ou la philosophie religieuse des Hébreux, parue en 1842, reproduit pour la première fois les textes complets et authentiques, les traduit et les commente. Joël et Jellinek poursuivent ses recherches, discutent ses conclusions, rectifient ses erreurs ; et le dernier en date des interprètes de ces livres mystérieux, S. Karppe, dans son Étude sur les origines et la nature du Zohar, reprenant la question de plus haut et remontant aux sources du mysticisme juif, nous donne en 1901 une étude qui permet de s’aventurer sans crainte sur ces terres suspectes et dangereuses.

La Kabbale, de l’hébreu « Kaballah » qui, comme vous l’apprendront tous les dictionnaires, signifie tradition, a la prétention d’être un enseignement occulte, en marge ou plutôt au-dessus de l’enseignement de la Bible, ou des doctrines orthodoxes de la Thora c’est-à-dire du Pentateuque, transmis oralement depuis Moïse, qui les aurait reçus directement de Dieu, jusqu’à une époque qui va du IXe au XIIIe et XIVe siècle de notre ère, où ces secrets murmurés de bouche à oreille, comme on disait entre initiés, furent enfin fixés par écrit. Il est impossible de savoir si cette prétention est plus ou moins fondée, car au delà d’un ou deux siècles avant J.-C., les traces historiques qui rattacheraient la tradition que nous connaissons à une tradition antérieure font absolument défaut. Nous devons donc nous borner à prendre les deux livres de la Kabbale, le Sefer Yerizah et le Zohar, tels qu’ils se présentent, et examiner ce qu’ils contenaient au moment où ils furent écrits.

Le Sefer Yerizah ou « Livre de la Création », qu’on attribua d’abord assez puérilement au patriarche Abraham, puis, sans certitude, à Rabbi Akiba, est somme toute l’œuvre d’un auteur inconnu qui le rédigea entre le VIIIe et le IXe siècle de notre ère.

Pour donner une idée de cette œuvre, il suffira de transcrire ici quelques paragraphes du chapitre premier :

« Par 32 voix merveilleuses de sagesse, Yah, Yehovah Zebaoth, Dieu vivant, Dieu fort élevé et sublime, demeurant éternellement, dont le nom est saint (il est sublime et saint) a tracé et créé son monde en trois livres : le livre proprement dit, le nombre et la parole.

« Dix Sephiroth sans rien et 22 lettres dont 3 lettres fondamentales, 7 lettres doubles et 12 lettres simples.

« Dix Sephiroth sans rien, selon le nombre de 10 doigts, 5 en face de 5. Et l’alliance de l’Un est adaptée juste au milieu par la circoncision de la langue et la circoncision de la chair.

« Dix Sephiroth sans rien ; 10 et non 9, 10 et

non 11. Comprends avec sagesse et médite avec intelligence, examine et creuse-les. Rapporte la chose à sa clarté et mets son auteur à sa place.

« Dix Sephiroth sans rien, leur mesure est le 10 sans fin : profondeur de commencement et profondeur de fin ; profondeur de bien et profondeur de mal ; profondeur de haut et profondeur de bas ; profondeur d’Orient et profondeur d’Occident ; profondeur de Nord et profondeur de Sud ; un maître unique, Dieu, roi fidèle, règne sur tous du haut de sa demeure sainte et éternelle.

« Dix Sephiroth sans rien ; leur aspect est comme l’éclair, mais leur fin n’a pas de fin. Son mot sur eux est qu’ils courent et viennent, et selon sa parole ils se précipitent comme la tempête et se prosternent devant son trône.

« Dix Sephiroth sans rien ; leur fin fixée à leur commencement et leur commencement à leur fin, comme une flamme attachée au charbon. Le maître est unique et il n’a pas de second. Or devant l’Un que comptes-tu ? »

Et cela continue ainsi, longuement, s’enfonçant dans une sorte d’incompréhensible superstition de lettres et de nombres, considérés comme des puissances abstraites. Il est certain que l’on fait dire à de tels textes tout ce qu’on veut et qu’on en tire ce qu’on désire. On y rencontre pour la première fois la notion des Sephiroth que le Zohar développera amplement ; et on y démêle un système de création où « le Verbe, c’est-à-dire la parole de Dieu, en exprimant les lettres alef, mem, schin, comme l’explique S. Karppe, l’un des plus savants commentateurs du livre énigmatique, donne naissance aux trois éléments, et, en produisant par ces lettres six combinaisons, il donne naissance aux six directions, c’est-à-dire donne aux éléments la faculté de se répandre dans tous les sens. Puis, imprimant dans ces éléments les 22 lettres de l’alphabet, y compris les 3 lettres, alef, mem, schin (non plus en tant qu’éléments substantiels, mais formels), et en exprimant toute la variété de mots qui résultent de ces lettres, il produit toute la multiplicité des choses[48]. »

[48] S. Karppe, Études sur les origines et la nature du Zohar, p. 159 et 163.

Tout cela, on le voit, ne révèle rien de bien important ; et je ne me serais pas arrêté à ces charades solennelles, si le Sefer Yerizah ne jouissait chez les occultistes d’une réputation qui semble assez usurpée quand on y regarde de près, et s’il ne servait de point de départ et d’appui au Zohar qui s’y réfère constamment.