Et notre monde que devient-il ? Où va-t-il ? Quelle est sa destinée ? Le Zohar étant une œuvre hétéroclite, une compilation très tardive, sa doctrine, à cet égard, est beaucoup moins nette que celle du brahmanisme ; mais dégagée des éléments illogiques et étrangers qui souvent traversent et détournent son cours, elle arrive également au panthéisme, et par le panthéisme à l’optimisme inévitable. L’En-Sof, l’infini, est tout, par conséquent tout est lui. Pour se manifester, le pur abstrait se développe par des intermédiaires et, se dégradant volontairement par bonté, aboutit à la pensée et à la matière qui n’est que la dernière dégradation de la pensée ; et quand viendra l’ère messianique, « toute chose rentrera dans sa racine, comme elle en était sortie[53]. »

[53] III, 296.

L’homme qui dans le Zohar est le centre du monde et le microcosme, peut déjà, dès sa mort, jouir de ce retour dans le parfait, et son âme purifiée recevoir le baiser de paix qui « l’unit à nouveau et à jamais à sa racine, à son principe[54] ».

[54] I, 68-a.

Et le mal ? Le mal dans le Zohar, comme dans le Brahmanisme, est la matière. « L’homme par sa victoire sur le mal triomphe de la matière ou plutôt subordonne en lui la matière à une vocation plus haute ; il ennoblit la matière et la fait remonter du point extrême où elle était reléguée vers le lieu de ses origines. En lui, qui est le grand conscient, la matière prend conscience de la distance qui la sépare du bien suprême, et elle tend vers ce bien. Par l’homme les ténèbres aspirent vers la lumière, le multiple vers l’un, la nature entière vers Dieu.

« Par l’homme Dieu se refait lui-même après avoir traversé toute la magnifique diversité des êtres. Puisque l’homme est une expression résumée de tout, quand il a vaincu le mal en lui, il l’a vaincu dans le tout, il entraîne dans son ascension tous les éléments inférieurs, et par sa montée s’opère la montée du cosmos tout entier[55]. »

[55] S. Karppe, op. cit., p. 478.

Mais pourquoi le mal était-il nécessaire ? « Pourquoi, se demande le Zohar, si l’âme est d’essence céleste descend-elle sur la terre ? » La réponse à cette grande question qu’aucune religion n’a donnée, le Zohar, selon son habitude quand il se trouve embarrassé, l’esquive par une allégorie : « Un roi envoya son fils à la campagne afin qu’il y devînt robuste et acquît les connaissances nécessaires. Après quelque temps on lui annonça que son fils avait grandi, qu’il s’était fortifié et que son éducation était achevée. Alors il envoya, par amour pour lui, la reine elle-même le prendre et le ramener au palais. Ainsi la nature enfante au roi de l’univers un fils, l’âme céleste et il l’envoie aux champs, c’est-à-dire dans l’univers terrestre afin qu’il se fortifie et s’ennoblisse[56]. »

[56] I, 245.

Les disciples de R. Simon ben Zemach Durân, l’un des grands docteurs du Zohar, lui demandent : « Ne vaudrait-il pas mieux que l’homme ne fût pas né, plutôt que de naître avec la faculté de pécher et d’irriter Dieu ? » Et le maître répond : « Certes non, car l’univers, sous la forme qu’il a, est ce qu’il y a de meilleur. Or, la loi est indispensable au maintien de cet univers, autrement l’univers serait un désert ; et l’homme à son tour est indispensable à la loi… » Les disciples comprirent et dirent : « Certes Dieu n’a pas créé le monde sans cause ; la loi est en effet le vêtement de Dieu, ce par quoi il est accessible. Sans la vertu humaine Dieu n’aurait qu’un vêtement misérable. Celui qui fait le mal souille en son âme le vêtement de Dieu, et celui qui-accomplit le bien se revêt de la magnificence divine[57]. » Nous aurions mauvaise grâce de nous montrer plus exigeants que ces disciples accommodants et respectueux.