Avant le développement de l’univers, il n’était pas ou n’était qu’un point d’interrogation dans le néant. Nous retrouvons donc ici, au départ, l’aveu d’une ignorance absolue, invincible, irréductible. L’En-Sof n’est qu’un agrandissement illimité de l’Inconnaissable ; le Dieu de la Bible est absorbé et disparaît dans une immense abstraction ; de là la nécessité du secret.

Mais cette négation inconcevable, impénétrable, immobile, éternelle, il fallait, comme la Cause suprême des religions de l’Inde, la faire sortir de son néant et de son immobilité, la faire passer de l’infini au fini, de l’invisible au visible, et c’est ici que commencent les difficultés. Dieu étant l’infini, c’est-à-dire remplissant tout, comment, à côté de l’En-Sof, l’infini, y a-t-il place pour le Sof, le fini ? Le Zohar est visiblement embarrassé et ses explications l’égarent loin de l’humble et grandiose simplicité de la théosophie hindoue. Il répugne à avouer son ignorance, il veut rendre compte de tout et, tâtonnant dans l’Inconnaissable, s’embrouille en des interprétations souvent inconciliables et, quand le sol manque sous ses pas, a recours à des allégories et à des métaphores pour masquer l’impuissance de la pensée ou donner une issue apparente à l’impasse où il s’est engagé. Il se demande un moment s’il admettra la création ex nihilo, en étendant à ce premier acte le caractère incompréhensible de la divinité ; puis il paraît se raviser et se rallie à la doctrine de l’émanation qu’il a trouvée dans l’Inde, dans le Zoroastrisme et chez les néo-platoniciens. Il la modifie pour l’adapter au génie juif et la complique à l’extrême, sans parvenir à l’éclaircir.

Cette théorie de l’émanation, dans le Zohar, est en effet étrangement obscure, incertaine, hétéroclite et tombe à chaque instant dans l’anthropomorphisme.

Pour faire place à l’univers, Dieu qui remplissait tout se concentre, et dans l’espace laissé libre irradie sa pensée et extériorise une partie de lui-même. Cette première émanation ou irradiation c’est la première Séfirah, « La Couronne ». Elle représente l’infini ayant fait un pas vers le fini, le Néant ayant fait un pas vers l’Être, la substance première. De cette première Séfirah, presque encore le néant, mais un néant plus accessible à notre esprit, émanent en évoluant deux nouvelles Séfiroth, la Sagesse, principe mâle, et l’Intelligence, principe femelle ; c’est-à-dire qu’à partir de la « Couronne », apparaissent les contraires, la première différenciation des choses. De l’union de la Sagesse et de l’Intelligence naît la Science ; nous avons ainsi l’Idée pure, la Pensée extériorisée et la Voix ou la Parole qui relie la première à la deuxième. A cette première trinité de Séfiroth en succède une autre : la Grâce ou Grandeur, la Justice ou Sévérité ou Force et leur médiatrice la Beauté. Enfin les Séfiroth confondues dans la Beauté évoluent encore et produisent un troisième groupe, Victoire, Gloire, Fondement, et enfin la Séfirah Empire ou Royauté qui réalise toutes les Séfiroth dans l’univers visible.

L’ensemble des Séfiroth forme d’autre part le mystérieux Adam Kadmon, l’homme supérieur, l’homme primordial, dont les occultistes nous parleront abondamment et qui lui-même représente l’univers.

Cette explication de l’inexplicable, comme toutes les explications de ce genre, n’explique en somme rien du tout et cache l’incompréhensible sous un flot d’ingénieuses métaphores. Obéissant, comme l’avaient fait les religions antérieures, à la nécessité de jeter un pont entre l’infini et le fini, entre l’inconcevable et la pensée, au lieu de se contenter comme l’Inde, du réveil ou du dédoublement de la Cause suprême, ou du Logos égyptien, Perse et néo-platonicien, elle multiplie les passerelles en multipliant les intermédiaires ; mais pour être nombreuses, ces passerelles n’en aboutissent pas moins au même aveu d’ignorance. En tout cas cette explication, en dissimulant ce nouvel aveu sous un monceau d’images, a l’avantage de reléguer dans une sorte d’« In pace » inaccessible, le premier aveu, le plus embarrassant, l’aveu principal qui place hors de notre portée la cause première et l’existence de Dieu. A partir de la création des Séfiroth et de l’univers, l’En-Sof est généralement oublié ; comme le « Cela » de l’Inde, comme le « Noun » de l’Égypte, on le passe volontiers sous silence, on s’interroge rarement à son sujet. Même pour une doctrine secrète et mystérieuse comme la Kabbale, il est trop secret, trop mystérieux, trop incompréhensible, et toute l’attention se porte uniquement sur des émanations que l’imagination lui prête et que l’on croit connaître parce qu’on leur a donné des noms, des vertus, des fonctions, des attributs, en un mot parce qu’on les a créées soi-même.

IV

Quand l’En-Sof a-t-il commencé ses émanations ? A cette question que l’Inde résolvait par la théorie des sommeils et des réveils de Brahma, sans commencement ni fin, la Kabbale ne répond pas très clairement. « Avant, dit-elle, que Dieu eût créé ce monde, il avait créé beaucoup de mondes et il les avait fait disparaître jusqu’à ce qu’il lui vînt à la pensée de créer celui-ci[51]. » Que sont devenus ces mondes disparus ? « C’est le privilège, répond-elle, de la force du roi suprême que ces mondes qui ne purent prendre forme ne périssent pas, que rien ne périt, même le souffle de sa bouche ; tout a sa place et sa destination et Dieu sait ce qu’il en fait. Même la parole de l’homme et le son de sa voix ne tombent pas dans le néant, toute chose a sa place et sa demeure[52]. »

[51] III, 61-b.

[52] II, 100-b.