Quant aux scènes d’évocation qui flottent souvent entre la haute magie et la goétie ou magie noire, et qui, aux yeux du vulgaire, occupent, avec l’alchimie et l’astrologie, les trois points culminants de l’occultisme, leur appareil solennel, leurs formules cabalistiques et leur rituel impressionnant mis à part, elles correspondent exactement aux évocations plus familières qui se font chaque jour autour de nos tables tournantes, de l’humble « Ouid-Ja » ou des miroirs magiques. Elles correspondent aussi aux manifestations que produisait par exemple la célèbre Eusapia Paladino et que réalise en ce moment, sous les contrôles les plus sévères, le médium de Mme Bisson, avec cette différence qu’au lieu du fantôme humain qu’attendent aujourd’hui les assistants, les croyants du Moyen âge voulaient voir le diable en personne, et le diable qui hantait leur pensée leur apparaissait tel qu’ils se l’imaginaient.

Y a-t-il en ces manifestations auto-suggestion, suggestion collective, exsudation, transfert et cristallisation de matière spiritualisée empruntée aux spectateurs, ou s’y mêle-t-il un élément extra-terrestre et inconnu ? S’il est impossible de le démêler quand il s’agit de faits qui se passent sous nos yeux, à plus forte raison serait-il téméraire de trancher la question quand elle s’adresse à des phénomènes vieux de plusieurs siècles, qui ne nous sont connus que par des relations plus ou moins tendancielles.

IV

Enfin l’alchimie et l’astrologie, les deux autres sommets auxquels je viens de faire allusion, sont, dans l’occultisme du Moyen âge, des sciences de seconde main qui ne nous apportent, au point de vue du grand secret, aucun élément nouveau et dont les origines grecques, juives et arabes ne se rattachent à l’Égypte et à la Chaldée que par des écrits apocryphes et relativement récents. Cette étude, en ce qui concerne l’alchimie, a été magistralement faite par Pierre Berthelot dans son livre sur « les Origines de l’Alchimie ». Il a épuisé le sujet, tout au moins en sa partie chimique ; mais on pourrait peut-être compléter son œuvre au point de vue hyperchimique, ou métachimique ou psychochimique qui ne semble pas moins important. Il serait également souhaitable qu’un grand astronome philosophe nous donnât sur l’astrologie le pendant de cet admirable travail ; mais jusqu’ici les sources sont si pauvres qu’il ne paraît guère possible de l’entreprendre. Il en faudrait faire autant pour la médecine hermétique qui du reste est liée à l’alchimie et à l’astrologie.

Mais l’alchimie et l’astrologie qui ne sont en somme que de la chimie et de l’astronomie transcendentales, prétendant dépasser la matière et les astres pour atteindre les principes spirituels et éternels qui constituent l’une et dirigent les autres, ne nous réserveraient peut-être des surprises et des révélations que si l’on pouvait remonter directement à leurs sources hindoues, égyptiennes et chaldéennes, ce qu’on n’a pu faire jusqu’ici, car nous n’avons, qui s’en rapproche, que le fameux Papyrus de Leyde, et cet unique document n’est que le carnet d’un orfèvre égyptien renfermant des formules pour composer des alliages, dorer les métaux, teindre les étoffes en pourpre et imiter et falsifier l’or et l’argent.

V

Parmi les occultistes médiévaux, presque tous alchimistes, bornons-nous à rappeler les noms de Raymond Lulle (XIIIe siècle), Doctor Illuminatus, auteur de l’Ars Magna, à peu près illisible aujourd’hui, Nicolas Flamel (XVe siècle), qui selon Berthelot n’est qu’un pur charlatan, Reuchlin, Weigel, le maître de Boëhme, Bernard le Trévisan, Basile Valentin qui étudia surtout l’antimoine, les deux Isaac, père et fils, Jean Trithème, qu’Éliphas Lévi appelle « le plus grand magicien dogmatique du Moyen âge », bien que sa célèbre cryptographie, Polygraphia ou Steganographia, soient des jeux de lettres assez puérils, et son élève, Cornélius Agrippa auteur de De Occulta Philosophia, qui réédite simplement des théories de l’école d’Alexandrie, et n’est, au dire d’Éliphas Lévi, « qu’un audacieux profanateur, heureusement très superficiel dans ses écrits ». Nous avons encore, au XVIe siècle, Guillaume Postel qui sut le grec, l’hébreu et l’arabe, voyagea beaucoup et rapporta en Europe d’importants manuscrits orientaux, entre autres les œuvres d’Aboul-Féda, l’historien arabe du XIIIe siècle. « Le cher et bon Guillaume Postel, écrit Éliphas Lévi dans une lettre au baron Spédaliéri, notre père en la Sainte Science, puisque nous lui devons la connaissance du Sefer Jesirah et du Zohar, eût été le plus grand initié de son siècle si le mysticisme ascétique et le célibat forcé n’avaient fait monter à son cerveau les fumées enivrantes de l’enthousiasme qui ont fait parfois délirer sa haute raison », remarque, soit dit en passant, qui, pourrait s’appliquer à des hermétistes d’autres temps et d’autres pays.

Après Henri Khunrath, Oswald Crollius, etc., nous passons au XVIIe siècle, à ses débuts, la grande époque de l’alchimie qui se rapprocha davantage de la science proprement dite. Van Helmont découvre le suc gastrique, Glauber le sulfate de soude, les huiles lourdes du goudron et entrevoit le chlore, tandis que Kunckel trouve le phosphore.

Si je faisais ici une histoire générale de l’occultisme, au lieu de rechercher simplement ce qu’ont à nous apprendre d’inédit les derniers adeptes, conscients ou inconscients d’une sagesse occulte dont nous avons suivi les traces à travers les âges, j’aurais dû m’arrêter un instant à ces mystérieux Templiers qui adoptèrent en partie les traditions juives et les récits du Talmud ; et auxquels succédèrent les Rose-Croix. Je devrais aussi mettre à part et étudier un peu plus longuement deux figures bizarres et énigmatiques qui dominent et résument tout l’occultisme du Moyen âge, à savoir Paracelse et Jakob Boëhme. Mais à les étudier de près on constate qu’eux non plus, quelles que soient leurs prétentions, ne tirèrent pas d’une source inconnue les révélations qu’ils apportèrent et qui bouleversèrent leurs contemporains.

Philippus-Auréolus-Théophrastus-Bombast von Hohenheim, dit Paracelsus (traduction approximative de Hohenheim), né en Suisse en 1493 et mort à Salzbourg en 1541, porte le poids d’une injuste légende qui le représente comme un ivrogne, un débauché, un charlatan et un fou. Il eut sans doute bien des défauts et ne paraît pas toujours parfaitement équilibré, mais n’en demeure pas moins un des êtres les plus extraordinaires que mentionne l’histoire. Il était néo-platonicien et par conséquent n’ignorait pas les écrits alexandrins accessibles aux hermétistes de son temps ; mais il est probable qu’en outre, au cours de ses voyages en Turquie et en Égypte, il eut plus directement connaissance de certaines traditions asiatiques au sujet du corps éthérique ou astral, théories sur lesquelles il fonda toute sa médecine. Il enseigne en effet, comme l’enseignaient d’anciens traités hindous qu’ont depuis remis en lumière les théosophes, que nos maladies viennent non pas de notre corps physique mais de notre corps éthérique qui correspond à peu près à ce que nous appelons aujourd’hui le subconscient, et qu’en conséquence il faut agir avant tout sur ce subconscient. Il est certain que bien des faits, dans bien des cas, tendent à confirmer cette hypothèse, et c’est peut-être de ce côté que s’orientera la thérapeutique de demain. Selon lui, les plantes mêmes ont un corps éthérique, et les médicaments n’agissent pas en vertu de leurs propriétés chimiques mais en vertu de leurs propriétés astrales, ce qui est encore un point que la découverte assez récente de l’« Od », que nous retrouverons plus loin, semble corroborer.