Ses idées touchant l’existence d’un fluide vital universel, l’Akahsa des Hindous, qu’il appelait l’Alkahest, et de la Lumière astrale des Kabbalistes, sont aussi de celles que nos théories modernes sur le rôle prépondérant de l’éther rappellent à notre attention. Il est évident, d’autre part, qu’il a souvent dépassé la mesure ; en systématisant à outrance et puérilement des concordances purement apparentes ou verbales entre certaines parties du corps humain et celles des plantes médicinales ; de même que ses affirmations au sujet des Archées, sortes de génies particuliers préposés au fonctions des divers organes et ses fantaisies charlatanesques de l’Homunculus, ne sont plus défendables. Mais ces erreurs étaient inhérentes à la science de son temps et ne sont peut-être pas beaucoup plus ridicules que les nôtres. Tout compte fait, il reste de lui le souvenir d’un précurseur bien étonnant et d’un visionnaire prodigieux.
Quant à Jakob Boëhme, le fameux cordonnier de Goerlitz, son cas serait miraculeux et absolument inexplicable s’il avait réellement été l’illettré qu’on a dit. Mais cette légende doit être décidément écartée. Boëhme avait étudié les théosophes allemands, notamment Paracelse, et connaissait parfaitement les néo-platoniciens dont il réédite en somme les doctrines, en les déformant un peu, en les enveloppant d’une phraséologie plus obscure mais parfois inattendue et très impressionnante, et en y mêlant des éléments de Kabbale, de mathématiques mystiques et d’alchimie. Je renvoie ceux qu’intéresserait cet esprit étrange et assurément génial, mais très inégal — car il y a dans son œuvre un fatras illisible — à l’étude que lui a consacrée Émile Boutroux sous ce titre : Le Philosophe Allemand Jacob Bœmhe. Ils ne sauraient trouver meilleur guide.
LES OCCULTISTES MODERNES
I
Avant les découvertes des indianistes et des égyptologues, les occultistes modernes que l’on peut, — mettant à part Swedenborg, un grand visionnaire isolé, — faire remonter à Martinez Pasqualis, né en 1715 et mort en 1779, ont forcément travaillé sur les mêmes textes et les mêmes traditions, s’attachant tour à tour, selon leurs goûts, à la Kabbale, ou aux théories alexandrines. Pasqualis n’a rien écrit, mais a laissé la légende d’un prestigieux magicien. Son disciple, Claude de Saint-Martin, « le Philosophe Inconnu », est une sorte de théosophe intuitif qui finit par redécouvrir Jakob Boëhme. Ses livres, bien pensés et remarquablement écrits, peuvent encore se lire avec plaisir et même avec fruit. Sans nous arrêter au comte de Saint-Germain, qui prétendait avoir gardé le souvenir de toutes ses existences antérieures, à Cagliostro, puissant illusionniste et redoutable charlatan, au marquis d’Argens, à dom Pernetty, à d’Espréménil, à Lavater, à Eckartshausen, à Delille de Salle, à l’abbé Terrasson, à Bergasse, à Clootz, à Court de Gebelin, ni à tous les mystiques qui vers la fin du XVIIIe siècle pullulèrent dans l’aristocratie et les loges maçonniques et faisaient partie des associations secrètes qui préparèrent la Révolution, mais n’ont rien de sérieux à nous apprendre, retenons le nom de Fabre d’Olivet, écrivain de premier ordre, qui nous donne de la Genèse de Moïse une interprétation nouvelle, hardie et grandiose sur la valeur de laquelle, n’étant pas hébraïsant, je n’ai pas qualité pour me prononcer, mais que la Kabbale récemment étudiée semble confirmer et qui se présente entourée d’un appareil scientifique et philologique impressionnant.
II
Et voici Éliphas Lévi avec ses livres aux titres inquiétants : Histoire de la Magie, La Clef des Grands Mystères, Dogme et rituel de la Haute Magie, Le Grand Arcane ou l’Occultisme dévoilé, etc., le dernier maître de l’occultisme proprement dit, de l’occultisme qui précède immédiatement celui de nos métapsychistes qui ont définitivement renoncé à la Kabbale, à la Gnose, aux Alexandrins et ne se réclament plus que de l’expérience scientifique.
Éliphas Lévi, de son vrai nom Alphonse-Louis-Constant, né en 1810 et mort en 1875, résume en quelque sorte tout l’occultisme du Moyen âge avec ses tâtonnements, ses demi-vérités, ses connaissances tronquées, ses intuitions, ses irritantes obscurités, ses agaçantes réticences, ses erreurs et ses préjugés. Écrivant avant d’avoir su ou voulu profiter des principales découvertes des indianistes et des égyptologues et des travaux de la critique contemporaine, dénué lui-même de tout esprit critique, il ne travaillait que sur les documents médiévaux dont nous avons parlé ; et le Séfer Yerizah, le Zohar (dont il ne connaissait du reste que les fragments fantaisistes de la Kabbala Denudata), le Talmud et l’Apocalypse mis à part, s’attachait de préférence aux plus indiscutablement apocryphes. A côté de ceux que je viens de citer, ses trois livres de chevet étaient le Livre d’Hénoch, les Écrits d’Hermès Trismégiste et le Tarot.
Le Livre d’Hénoch, attribué par la légende au patriarche Hénoch, fils de Jared et père de Mathusalem, doit se placer aux environs de l’ère chrétienne, attendu que le dernier événement connu par son auteur est la guerre d’Antiochus Sidetes contre Jean Hyrcan. C’est un livre apocalyptique, probablement écrit par un Essénien, comme le prouve son angéologie, et qui exerça une profonde influence sur le mysticisme juif d’avant le Zohar.
Les Écrits d’Hermès Trismégiste, que Louis Ménard a traduits et auxquels il a consacré une étude définitive[58], attribués à Thoth, l’Hermès égyptien, nous révèlent dans leur conception de Dieu de très curieuses analogies avec les livres sacrés de l’Inde, notamment le Baghavat-Gita, nous montrent une fois de plus l’universelle infiltration de la grande religion primitive. Mais chronologiquement, il n’y a pas le moindre doute : le Poimandrès, l’Asclépios et les fragments du Livre Sacré, sont nés à Alexandrie. La théologie hermétique est pleine de pensées et d’expressions néo-platoniciennes et d’autres empruntées à Philon ; et des passages entiers du Poimandrès peuvent être juxtaposés à l’Apocalypse de Saint-Jean et lui font écho, ce qui prouve que les deux ouvrages ont été écrits à des dates peu éloignées l’une de l’autre. Il n’est donc pas surprenant que, non plus que Jamblique, ils n’aient rien à nous apprendre sur la religion de l’antique Égypte, puisqu’à l’époque où les Grecs l’étudièrent, la symbolique de cette religion, comme le remarque Louis Ménard, était déjà une lettre morte pour ses prêtres eux-mêmes.