[58] Louis Ménard, Hermès Trismégiste.

Quant au Tarot, il serait, au dire des occultistes, le premier livre écrit de main humaine et antérieur à ceux de l’Inde, d’où il aurait passé en Égypte. Malheureusement, on n’en trouve pas trace dans l’archéologie de ces deux pays. Il est vrai qu’une chronique italienne nous apprend que le premier jeu de cartes, qui n’est que le Tarot vulgarisé, fut importé à Viterbe, en 1379, par les Sarrasins, ce qui révèle une origine orientale. En tout cas, sous sa forme actuelle, il ne remonte qu’à Jacquemin Gringonneur, enlumineur du temps de Charles VI.

Il est évident qu’ainsi documenté, Éliphas Lévi n’a rien de bien sérieux à nous révéler. Il est en outre embarrassé par l’ingrate et impossible tâche qu’il s’est imposée en voulant concilier l’occultisme avec le dogme catholique. Mais son érudition, dans sa sphère, est remarquable, et il a parfois d’étonnantes intuitions qui semblent avoir entrevu, notamment en ce qui touche aux médiums, aux fluides odiques, aux manifestations de l’astral, plus d’une découverte de nos métapsychistes. En outre, lorsqu’il aborde un sujet qui n’est pas purement chimérique, et qui tient à des réalités profondes, en morale par exemple, et même en politique, et quand, comme le font fréquemment les occultistes, il ne s’enveloppe pas d’énervants sous-entendus qui paraissent craindre d’en dire trop et ne trahissent au fond que la peur de n’avoir rien à dire, il lui arrive d’écrire d’excellentes pages qui, après la vogue exagérée dont elles jouirent, ne méritent pas l’injuste oubli auxquelles on semble les condamner.

III

Dans l’école d’Éliphas Lévi, et suivant à peu près les mêmes errements, on peut ranger deux hommes de valeur : Stanislas de Guaita et le docteur Encausse, plus connu sous le nom de Papus. Leur cas est assez spécial. Ce sont deux grands érudits qui connaissent à fond la littérature kabbalistique, gréco-égyptienne et tout l’hermétisme du Moyen âge. Ils sont également au courant des travaux des orientalistes, des égyptologues, des théosophes et des recherches de nos occultistes purement scientifiques. Ils savent aussi que les textes qu’ils invoquent sont des apocryphes extrêmement suspects ; et quoiqu’ils le sachent et parfois le proclament, ils partent de ces textes, s’y attachent, s’y confinent et fondent sur eux leurs théories, comme s’il s’agissait de documents authentiques et indiscutables. Ainsi de Guaita édifie la partie la plus importante de son œuvre sur la « Table d’émeraude », un apocryphe de l’apocryphe Trismégiste, après avoir déclaré : « Nous ne chicanerons point sur l’authenticité, l’attribution et la date de l’un des documents les plus magistralement initiatiques que nous ait transmis l’antiquité gréco-égyptienne.

« Les uns s’obstinent à n’y voir que l’œuvre amphigourique d’un rêveur alexandrin, d’autres taxent même ce document d’apocryphe du Ve siècle. Quelques-uns le veulent de quatre mille ans plus ancien.

« Que nous importe… Il est certain que cette page résume les traditions de l’antique Égypte[59]. »

[59] Stanislas de Guaita, La Clef de la Magie noire, p. 119.

Ce n’est pas certain du tout, attendu que les monuments authentiques de l’Égypte des Pharaons ne nous fournissent absolument rien qui confirme ce résumé abscons, et le « Que nous importe », n’est-il pas bien cavalier quand il s’agit d’un texte dont on fait la clef de voûte de sa doctrine ?

De son côté, Papus consacre un volume entier au commentaire du Tarot, dans lequel il voit le plus ancien monument de la sagesse ésotérique, alors qu’il sait mieux que personne qu’on n’en retrouve pas de traces authentiques avant le XIVe siècle.