En signalant cette faille bizarre à la base de leur œuvre, — et naturellement elle a de nombreuses ramifications, — je n’entends nullement suspecter l’honnêteté, l’évidente bonne foi de cette œuvre extrêmement intéressante, pleine d’aperçus originaux, d’intuitions, d’hypothèses, d’interprétations, de rapprochements ingénieux, de recherches et de trouvailles curieuses. Ils savent tous deux beaucoup de choses oubliées ou négligées, qu’il est bon de rappeler parfois ; et si Papus, trop pressé, bâcle souvent ses volumes, de Guaita soigne toujours, presque à l’excès, sa phrase hautaine, attentive, miroitante et un peu compassée.

IV

La situation des néo-théosophes, offre quelque analogie avec celle des trois occultistes dont je viens de parler. On sait que la « Société Théosophique » fut fondée en 1875, par Mme Blavatzky. Je n’ai pas à juger ici, au point de vue moral, cette femme énigmatique. Il est certain que le rapport du Dr Hodgson, spécialement envoyé aux Indes, en 1884, par la « Society for Psychical Research », afin de faire une enquête sur son cas, jette sur elle une ombre assez fâcheuse. Néanmoins, après avoir revu les pièces du procès, je conviens qu’il est après tout fort possible que le très honnête Hodgson ait été lui même victime de supercheries plus diaboliques que celles qu’il croyait démasquer. Je sais encore qu’on impute à Mme Blavatzky et à d’autres théosophes, de nombreux plagiats ; on prétend notamment que Le Bouddhisme ésotérique de A.-P. Sinnet et La Doctrine secrète seraient d’un nommé Palma, dont les manuscrits auraient été achetés par les fondateurs de la Société Théosophique, ou des démarquages à peine déguisés d’ouvrages parus vingt ans auparavant, sous la signature d’occultistes occidentaux, notamment de Louis Lucas.

Je ne m’attarderai pas à ces questions qui me semblent beaucoup moins importantes que celle des documents préhistoriques et secrets et des commentaires ésotériques sur lesquels repose toute la révélation théosophique. Quels qu’en soient l’auteur ou les auteurs, je prends l’œuvre telle qu’elle se présente. L’Isis dévoilée, La Doctrine secrète et les autres écrits, très nombreux, de Mme Blavatzky, forment un monument énorme et mal équilibré, ou plutôt une sorte de chantier colossal, où la suprême sagesse, la plus exceptionnelle et la plus vaste érudition, et les débris les plus douteux de la science, de la légende et de l’histoire, les hypothèses les plus impressionnantes et le plus dénuées de fondement, les faits les plus exacts et les plus invraisemblables, les idées les plus justes et les plus chimériques, les rêves les plus hauts et les rêveries les plus incohérentes, sont déversés pêle-mêle par tombereaux inépuisables. Il y a donc dans cette accumulation de matériaux un déchet considérable, des affirmations fantastiques que l’on rejette à priori ; mais il faut reconnaître, si l’on veut être impartial, qu’on y trouve aussi des spéculations qui comptent parmi les plus grandioses qu’on ait faites. Le fond en est évidemment védique ou plutôt brahmanique et védandique et se trouve dans des textes qui n’ont rien d’occulte. Mais à ces textes des indianistes officiels, les théosophes en superposent d’autres qu’ils prétendent beaucoup plus anciens et plus purs et qui leur sont fournis et expliqués par des adeptes hindous, héritiers directs de la Sagesse immémoriale et secrète. Il est certain que leurs écrits sans rien révéler de nouveau sur les points essentiels des grands aveux d’ignorance qui se trouvent à l’horizon des religions anciennes, y ajoutent une foule d’éclaircissements, de commentaires, de théories et de détails qui seraient extrêmement intéressants s’ils nous étaient offerts après avoir été soumis à une critique historique et philologique aussi rigoureuse que celle que firent subir à leurs documents les indianistes qui ne se prétendent pas initiés. Malheureusement il n’en va pas ainsi. Prenons par exemple le Livre de Dzyan, c’est-à-dire les Slocas ou stances mystérieuses qui se trouvent à la base de toute la doctrine secrète de Mme Blavatzky. Il nous est présenté comme « un manuscrit archaïque, assemblage de feuilles de palmiers rendu, par quelque procédé inconnu, inaltérable à l’eau, à l’air et au feu, et écrit dans une langue perdue, le Sinzar, antérieure au sanscrit et que comprennent seuls quelques rares adeptes hindous », et c’est tout. Pas un mot pour nous dire d’où provient ce manuscrit, comment il a été miraculeusement conservé, ce qu’est le Sinzar, à laquelle des cent langues, auquel des cinq ou six cents dialectes hindous il se rattache, comment il s’écrit, comment on peut encore le comprendre et le traduire, quelle est approximativement l’époque à laquelle il remonte, etc. On n’en a cure, et c’est toujours ainsi. Il faut croire sur parole et sans examen. Ces méthodes sont évidemment regrettables, car si les textes en question avaient été passés au crible d’une critique suffisante, ils compteraient parmi les plus curieux de la littérature asiatique. Telles qu’on nous les donne, la cosmogonie et l’anthropogénèse du Livre de Dzyan paraissent être des spéculations de brahmanes et pourraient faire partie des Upanischads. Elles sont ingénieusement commentées par des adeptes parfaitement au courant de nos sciences occidentales. Si elles sont authentiquement préhistoriques, leurs affirmations au sujet de l’évolution des mondes et de l’homme, partiellement confirmées par nos dernières découvertes ou théories scientifiques, sont réellement troublantes. Si elles ne le sont pas, ces affirmations deviennent de simples hypothèses, toujours grandioses, parfois plausibles, mais le plus souvent incroyablement et inutilement compliquées, et en tout cas, arbitraires et chimériques.

V

Ce qui n’empêche point La Doctrine Secrète d’être une sorte de vaste encyclopédie des sciences ésotériques, surtout dans ses annexes, ses commentaires, ses « parerga », où l’on trouve une foule de rapprochements ingénieux et curieux entre les enseignements et les manifestations de l’occultisme, à travers les pays et les siècles. Il en jaillit parfois une lumière inattendue dont les rayons s’étendent au loin, sur des régions de la pensée qui ne sont plus guère fréquentées. En tout cas, l’œuvre prouverait une fois de plus, si c’était nécessaire, et avec un éclat insolite, l’origine commune de l’idée que se fit un jour l’humanité, bien avant l’histoire que nous connaissons, des grands mystères qui l’enveloppèrent. On y trouve aussi de larges et excellents tableaux où la science occulte est confrontée à la science moderne et semble souvent, il faut en convenir, précéder ou dominer celle-ci. On y découvre encore bien d’autres choses, jetées en vrac, mais qui ne méritent pas le dédain avec lequel, depuis quelque temps, on affecte de les traiter.

Au surplus, je n’ai pas à faire ici l’histoire ou le procès de la théosophie. Il fallait simplement la signaler à la rencontre, puisqu’elle est l’avant-dernière forme de l’occultisme. Il suffira d’ajouter que les vices de sa méthode initiale s’accusent et s’aggravent chez les continuateurs de Mme Blavatzky. Chez Mme Annie Besant, — femme d’ailleurs remarquable, — et chez Leadbeater, tout est en l’air, tout s’édifie dans les nues, et les affirmations gratuites et invérifiables pleuvent de plus en plus dru sur chaque page. Ils semblent du reste lancer la théosophie dans des voies où les fidèles de la première heure hésitent à les suivre.

Ces vices s’aggravent surtout et éclatent dans toute leur candeur chez certains auteurs de second plan, moins habiles que leurs maîtres à les dissimuler ; par exemple chez Scott-Elliot, l’historien de L’Atlantide et de La Lémurie perdue. Scott-Elliot commence son histoire de l’Atlantide de la manière la plus raisonnable et la plus scientifique. Il invoque les textes historiques qui ne permettent guère de douter qu’une île immense, dont l’une des extrémités s’avançait non loin des colonnes d’Hercule, s’effondra dans l’Océan, et disparut à jamais, en engloutissant la merveilleuse civilisation qu’elle portait. Il corrobore ces textes de preuves très judicieuses tirées de l’orographie sous-marine, de la persistance de la mer des Sargasses, de la géologie, de la chorographie, etc. Puis, tout à coup, presque sans nous prévenir, ayant recours à des documents occultes, à des mappemondes de terre cuite, miraculeusement retrouvées, à des révélations qui viennent on ne sait d’où, à des clichés astraux qu’il prétend récupérer dans l’espace et le temps, et qu’il traite sur le même pied que les arguments historiques et géologiques, il nous décrit par le menu, comme s’il vivait au milieu d’eux, les villes, les temples, les palais des Atlantes et toute leur civilisation politique, morale, religieuse et scientifique, en annexant à son œuvre une série de cartes détaillées de continents fabuleux, hyperboréens, lémuriens, etc., disparus depuis 800.000, 200.000 et 60.000 ans, et délimités avec autant de minutie et d’assurance que s’il s’agissait de la géographie contemporaine de la Bretagne ou de la Normandie.

VI

Le chef d’une branche indépendante ou dissidente de la Théosophie, un érudit, un philosophe et un visionnaire extrêmement curieux, dont j’ai déjà parlé, Rudolph Steiner, use à peu près des mêmes procédés, mais tente du moins de les expliquer et de les justifier.