Et je ne parle ici que du monde restreint de l’homme. Que serait-ce si nous faisions le recensement des inventions de la nature dans le royaume des insectes, où elle semble avoir prodigué, bien avant notre arrivée sur la terre, un génie plus varié et plus abondant que celui qu’elle a dépensé pour nous. Outre l’idée d’organisations politiques et sociales que nous imiterons peut-être un jour, nous y trouverions des miracles mécaniques qui nous sont inaccessibles et le secret des forces dont nous n’avons encore aucune notion. D’où vient, notamment, pour ne citer que le plus humble et le plus désagréable des exemples, d’où vient l’énergie fabuleuse qui permet à la puce de faire un bond qui correspond pour l’homme à un saut en hauteur ou en longueur de quatre ou cinq cents mètres ? Et le scorpion languedocien, où puise-t-il l’aliment mystérieux qui, malgré une activité incessante, lui permet de vivre pendant neuf mois sans aucune nourriture ? Où le puisent aussi les petits de la Lycose et de l’araignée Clotho, qui ont une faculté analogue ? En vertu de quelle alchimie voyons-nous, dans l’isolement absolu, sans que rien du dehors s’y puisse introduire, décupler sur place le volume de l’œuf d’un autre insecte, le Minotaure ? Le grand entomologiste, J.-H. Fabre, sans se douter qu’il rééditait une théorie fondamentale de Paracelse, — car malgré elle, la science se rapproche chaque jour de la Magie, — soupçonne très curieusement « qu’ils empruntent une partie de leur activité aux énergies ambiantes, chaleur, électricité, lumière ou autres modes variés d’un même agent, » qui est exactement l’agent universel, l’astral, le fluide cosmique, éthérique ou vital, l’Akahsa des occultistes ou l’Od de nos savants modernes.
VII
Pour le dire en passant, la nature sans cerveau, clairement, une fois de plus, indique ici à nos cerveaux la voie qu’ils auront à suivre s’ils veulent nous débarrasser des lourds et répugnants assujettissements de la nourriture, qui nous accordent à peine quelques heures de loisir, entre les trois ou quatre repas que nous devons faire chaque jour. L’heure est peut-être moins éloignée qu’on ne croit, où nous cesserons d’être des estomacs avides et des ventres insatiables, où nous découvrirons à notre tour le magnifique secret de ces insectes et parviendrons à tirer, à leur exemple, notre vie du fluide universel et invisible qui nous enveloppe et nous pénètre aussi bien qu’eux.
Il y a là, pour notre science, des champs inexplorés et illimités. Il y aura là, surtout au point de vue de notre vie spirituelle, une transformation qui facilitera singulièrement l’intelligence de notre existence future ; car lorsque nous n’aurons plus à faire les trois ou quatre repas qui maintenant encombrent ou illuminent, selon les tempéraments, toutes nos heures, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, nous commencerons peut-être à comprendre que la pensée ou l’âme n’est pas nécessairement malheureuse, désœuvrée, désemparée et la proie d’un éternel ennui, quand elle n’a plus dans la journée les points de repère ou les buts que sont le déjeuner, le thé, le dîner et le souper. Ce sera une excellente initiation au régime d’outre-tombe et de l’éternité.
Pour revenir une dernière fois à cette question de la pensée sans cerveau, qui est la clef de voûte de tout l’édifice, supposons qu’à la suite d’un cataclysme qui sans doute s’est déjà produit et peut à chaque instant se reproduire sur notre globe, tous les cerveaux, toutes les plus élémentaires, les plus gélatineuses velléités d’organisation nerveuse ou cérébrale, depuis celle de l’amibe jusqu’à l’homme, soient brusquement anéantis. Croyez-vous que la terre resterait nue, déserte, inerte, à jamais morte, si les conditions d’existence redevenaient exactement semblables à ce qu’elles étaient avant la catastrophe ? Il n’est guère permis de le présumer. Il est au contraire à peu près certain que la vie, retrouvant les mêmes circonstances favorables, recommencerait à peu près de la même façon. L’intelligence renaîtrait graduellement, des idées reparaîtraient, se formeraient de nouveaux organes, nous donnant ainsi l’irréfragable preuve que la pensée n’était pas morte, qu’elle ne peut pas mourir, qu’elle se réfugie et subsiste quelque part, intangible et impérissable, au-dessus de la ruine totale de ses instruments ou de ses véhicules, et qu’elle est, en un mot, indépendante de la matière.
VIII
Étudions maintenant en nous-mêmes cette préexistence de l’esprit. Avions-nous déjà un cerveau quand au moment de notre conception nous étions encore cet infusoire que seuls les microscopes peuvent rendre visible à nos yeux ? Pourtant, nous étions déjà en puissance tout ce que nous sommes aujourd’hui. Nous n’étions pas seulement nous-mêmes, avec notre caractère, nos idées innées, nos vertus et nos vices, tout ce que notre cerveau qui n’existait pas encore allait développer beaucoup plus tard ; nous renfermions déjà tout ce que nos ancêtres avaient été ; nous portions en nous tout ce qu’ils avaient acquis dans une suite de siècles dont nul ne sait le nombre ; leurs expériences, leur sagesse, leurs habitudes, leurs tares et leurs qualités, les conséquences de leurs fautes et de leurs mérites ; tout cela s’entassait, s’agitait, fructifiait dans un point invisible. Nous y portions aussi, ce qui paraît bien plus extraordinaire, mais est aussi incontestable, toute notre descendance, toute la suite ininterrompue de nos enfants et des enfants de nos enfants en qui nous revivrons dans l’infini des temps, et dont nous contenions déjà toutes les aptitudes, tout le destin, tout l’avenir. Quand la matière accumule tant de choses en une sorte de bout de fil si ténu qu’il échappe presque au microscope, n’est-elle pas subtile au point de ressembler étrangement à un principe spirituel ?
Négligeons aujourd’hui l’action de nos descendants sur nous-mêmes, sur notre caractère, sur nos déterminations, action qui est assez probable puisqu’ils existent incontestablement en nous, mais qu’il serait trop long de rechercher, et insistons un moment sur ce fait que nos ancêtres qui nous paraissent morts continuent très réellement de vivre en nous. Je ne m’attarderai pas sur ce point, car j’ai hâte d’aborder des arguments plus récents ; je me contenterai donc de le signaler à votre attention, car les phénomènes de l’hérédité sont maintenant admis et classés. Il est indubitable que chacun d’entre nous n’est qu’une sorte de total de ses ascendants et reproduit plus ou moins exactement la personnalité de l’un ou de plusieurs d’entre eux qui manifestement continuent de penser et d’agir en lui. Il pense par notre cerveau, direz-vous. C’est peut-être vrai. Il use de l’organe qu’il a à sa disposition, mais il est évident qu’il existe toujours, qu’il vit et pense bien qu’il n’ait plus de cerveau personnel, et c’est tout ce qu’il importait pour l’instant d’établir.
IX
Nous venons de voir, trop rapidement et trop sommairement, que la pensée peut exister, et en fait existe partout sans cerveau, qu’elle semble antérieure à la matière et qu’elle a en réalité une existence indépendante de celle-ci. Je ne noterai qu’en passant une objection des matérialistes qui nous disent : « Si la pensée est indépendante de la matière, comment se fait-il qu’elle cesse de fonctionner ou ne fonctionne plus qu’incomplètement quand le cerveau est lésé ? » Cette objection, qui du reste n’atteint pas la source de la pensée mais seulement l’état de son conducteur ou de son condensateur, perd une partie de sa valeur si on lui oppose un nombre suffisant de constatations qui prouvent exactement le contraire. Je pourrais, si nous en avions le loisir, vous fournir une liste de cas médicalement établis où la pensée a continué de fonctionner normalement, alors que la presque totalité du cerveau est réduite en bouillie ou n’est plus qu’un abcès purulent. Je renvoie ceux que la question intéresse aux ouvrages spéciaux ; ils trouveront notamment dans le livre magistral du Dr Geley : « De l’Inconscient au Conscient », des exemples qui les convaincront[62].