[62] Dr G. Geley, De l’Inconscient au Conscient, p. 8 et suiv.
Au fond, cette objection des matérialistes est surtout un sophisme qui a été fort bien réfuté par le Dr Carl du Prel. Dire que toute blessure faite au cerveau atteint l’esprit, que toute pensée cesse quand le cerveau est détruit et qu’en conséquence l’esprit est un produit du cerveau, c’est raisonner exactement comme ceci : toute lésion de l’appareil télégraphique nuit à la dépêche, et le fil étant coupé, la dépêche n’existe plus ; donc l’appareil produit la dépêche, et il est interdit à la science de supposer qu’il y a encore, derrière l’appareil, un employé du télégraphe.
X
Arrivons aux constatations que la science de ces dernières années, rejoignant par-dessus des millénaires les affirmations des anciennes religions et des occultistes, vient de recueillir. Elles jettent un jour nouveau sur le problème et corroborent enfin, par l’expérience, les doctrines ésotériques au sujet du corps astral, ou éthérique, ou de l’hôte inconnu, si vous le préférez, de ses facultés extraordinaires et incompréhensibles, de sa survivance probable et de son indépendance par rapport à notre corps physique.
Nous savions tous qu’une partie très importante de notre existence, de notre personnalité, était ensevelie dans les ténèbres de l’inconscience ou de la subconscience. Nous logions dans ces ténèbres toute notre vie organique, celle de notre estomac, de notre cœur, de nos poumons, de nos reins et de notre cerveau même, qui fonctionnent dans une obscurité où ne pénètre que par hasard, — en cas de maladie, par exemple, — un rayon de conscience. Nous y logions ensuite nos instincts, les plus bas comme les plus hauts, tout ce qu’il y avait d’inné, de mystérieux et d’irrésistible dans nos connaissances et nos aspirations, nos goûts, nos aptitudes, et notre caractère, et bien d’autres choses que nous n’avons pas le temps de passer en revue.
Mais depuis un certain nombre d’années, des études scientifiques sur l’hypnotisme et la médiumnité ont prodigieusement agrandi et éclairé cet extraordinaire et féerique domaine de l’inconscient.
On est arrivé, pas à pas, à constater d’une manière objective, matérielle et indubitable, que notre petite existence consciente et cérébrale n’est rien si on la compare à l’immense existence ultra-cérébrale et secrète que nous menons en même temps ; cette existence inconnue englobe le passé et l’avenir et, même dans le présent, peut s’étendre à d’énormes distances de notre corps physique. On s’est notamment aperçu que la mémoire étroite, infidèle et fragile que nous croyions unique, était doublée dans l’ombre d’une autre mémoire sans limites, infatigable, inépuisable, incorruptible, inébranlable, infaillible, enregistrant quelque part, — peut-être dans le cerveau, mais en tout cas pas dans le cerveau tel que nous le connaissons et qui régit notre conscience, car elle paraît être indépendante de l’état de ce cerveau, — enregistrant, dis-je, de façon indélébile, les moindres événements, les plus minimes émotions, les plus fugitives pensées de notre vie. C’est ainsi, pour ne citer qu’un exemple entre mille, qu’une servante totalement illettrée pouvait, en état d’hypnose, réciter sans une incorrection des pages entières de sanscrit, pour avoir, autrefois, entendu lire par son premier maître, qui était un orientaliste, des passages des Védas.
C’est ainsi qu’il a été prouvé que n’importe quel chapitre d’un des milliers de livres que nous avons lus reste inaltérablement photographié dans notre souvenir et peut, à un moment donné, reparaître sous nos yeux, sans qu’il y manque un point ou une virgule. C’est encore ainsi que le colonel de Rochas, dans ses expériences sur la régression de la mémoire et de la personnalité, faisait remonter à ses sujets le cours de toute leur vie, jusqu’à leur petite enfance, dont les moindres détails ressuscitaient avec une netteté, un relief extraordinaire, détails qui, lorsqu’ils étaient contrôlés, étaient reconnus parfaitement exacts. Il faisait bien mieux, il parvenait à réveiller la mémoire de leurs vies antérieures. Mais ici, le contrôle étant plus difficile, la question n’est pas au point, et je ne veux vous mener que sur la terre ferme des faits acquis et incontestés.
XI
Donc, voilà déjà une énorme partie de notre moi qui nous échappe, dont nous ignorons l’existence, que nous n’utilisons pas, qui vit, enregistre, agit en dehors de notre cerveau conscient, une mémoire idéale, qui, pratiquement, ne nous sert de rien, à côté de laquelle celle qui nous obéit n’est qu’un étroit sommet, une sorte d’aiguille, sans cesse rongée par le temps, émergeant de l’océan de l’oubli, et sous laquelle se prolonge et s’étale une colossale montagne de souvenirs inaltérables, dont notre cerveau ne peut tirer parti. Or, sur quoi fondons-nous notre personnalité, la nature de notre moi, cette identité que nous craignons surtout de perdre par la mort ? Uniquement sur notre mémoire consciente, car nous n’en connaissons pas d’autre, et cette mémoire, nous venons de le voir, comparée à l’autre, est précaire et insignifiante. N’est-ce pas le moment de nous demander où se trouve réellement notre moi, où réside notre véritable personnalité ? Est-ce dans la petite mémoire incertaine et précaire ou dans la grande, l’infaillible et l’inébranlable ? Quel moi choisirons-nous après notre mort ? Celui qui n’est fait que de souvenirs vacillants, ou l’autre qui nous représente tout entier, sans solution de continuité, qui n’a pas laissé perdre un fait, un spectacle, une sensation de notre existence et garde, vivant en lui le moi de tous ceux qui sont morts avant nous ? S’il est à redouter que la première mémoire, celle dont se sert notre cerveau, s’altère ou s’éteigne au moment de la mort, comme au moindre malaise elle s’altère ou s’éteint dans la vie, n’est-il pas, au contraire, plus que probable que l’autre, la grande, qu’aucune secousse, aucune maladie ne parvient à troubler, résistera également au choc énorme de la mort et n’y a-t-il pas beaucoup de chances pour que nous la retrouvions intacte de l’autre côté du tombeau ?