Sinon pourquoi ce formidable travail d’enregistrement, cette incroyable accumulation de clichés sans emploi, puisque dans l’existence normale nous n’en secouons jamais la poussière et que les quelques repères de notre mémoire cérébrale suffisent à maintenir les lignes essentielles de notre identité ? Il est admis que la nature n’a rien fait d’inutile ; on doit donc présumer que ces clichés serviront plus tard, qu’ils seront nécessaires ailleurs, et cet ailleurs où peut-il être que dans une autre vie ?
On fera l’inévitable objection que c’est le cerveau seul qui enregistre les clichés de cette mémoire, comme les clichés, de l’autre et que le cerveau étant mort, etc. C’est possible, mais ne serait-il pas assez bizarre qu’il fût seul à faire avec un soin, qui l’absorberait tout entier, toutes ces opérations qui ne l’intéressent pas, dont, l’instant d’après, il n’a plus cure, et dont il ne semble pas se rendre compte ? En tout cas, ce n’est pas le cerveau tel que nous l’entendons communément, et c’est déjà une très importante constatation.
XII
Mais cette mémoire cachée, ou cryptomnésie, comme l’appellent les spécialistes, n’est qu’une des faces de la cryptopsychie ou psychologie cachée de l’inconscient. Je n’ai pas le loisir de rappeler ici tout ce que le savant, l’artiste, le mathématicien doit à la collaboration du subconscient. Nous avons tous plus ou moins profité de cette collaboration mystérieuse.
Ce subconscient, ce personnage étrange que j’ai appelé d’ailleurs : « L’Hôte Inconnu », qui vit et agit pour son propre compte en dehors de notre cerveau, ne représente pas seulement tout notre passé qu’il cristallise intégralement dans sa mémoire ; il est aussi notre avenir qu’il pressent, qu’il découvre, que souvent il révèle, car les prédictions véridiques chez certains sensitifs ou somnambules, particulièrement doués, quand il s’agit de faits personnels, sont si nombreuses que l’existence de la faculté n’est plus guère niable. Il déborde donc prodigieusement dans le temps, notre petit « Moi » conscient, qui ne vit que sur l’étroit plateau du présent. Il le déborde tout aussi prodigieusement dans l’espace. Par-dessus les océans et les montagnes, parcourant en une seconde des centaines de lieues, il nous avertit de la mort ou du malheur qui frappe ou qui menace l’un des nôtres à l’autre bout du monde.
Sur ce point, il n’y a plus le moindre doute, et des milliers de faits contrôlés nous dispensent de renouveler les réserves que nous venons de faire au sujet des prédictions de l’avenir.
Cet hôte inconnu et probablement gigantesque, dont nous n’avons pas aujourd’hui à prendre les mesures, mais à constater l’existence, est du reste bien moins un personnage nouveau qu’un personnage oublié depuis la recrudescence de nos sciences positives. Nos diverses religions le connaissaient bien mieux que nous et qu’elles l’aient appelé « âme — esprit — corps éthérique — corps astral — étincelle divine », peu importe, c’est toujours la même entité transcendentale qui englobe notre cerveau, et notre « Moi » conscient, existait probablement avant celui-ci et lui survit aussi probablement qu’il lui préexistait, et sans la présence duquel on ne peut expliquer les trois quarts des phénomènes essentiels de notre vie.
XIII
Laissant de côté pour l’instant d’autres propriétés de ce singulier personnage, qu’on croyait à jamais relégué dans l’invisible, telles que les matérialisations, l’idéoplastie, les lévitations, la lucidité, la bilocation, la psychométrie, etc., il me reste à exposer de quelle façon imprévue et curieuse, une science assez récente est parvenue à constater, à étudier et à analyser certaines de ces manifestations physiques, et à examiner ce que ces constatations ajoutent aux probabilités de survie ou d’immortalité du même personnage, qui pourrait bien être après tout la partie essentielle et impérissable de notre « Moi ».
Je viens de rappeler à quel point les études sur l’hypnotisme et la médiumnité ont étendu le champ du subconscient. Jusqu’ici, selon les écoles, on attribuait les phénomènes qu’on y constatait, soit à la suggestion, soit à un fluide dont on ignorait la nature et dont on se bornait à enregistrer les effets surprenants. Les choses en étaient là, et les querelles entre suggestionistes et mesmériens menaçaient de s’éterniser lorsque, il y a une cinquantaine d’années, en 1866 et 1867, pour être précis, un savant autrichien, le baron von Reichenbach, publia ses premiers ouvrages sur les effluves odiques. Le docteur Carl du Prel, un savant allemand, compléta l’œuvre de Reichenbach et, doué d’un esprit scientifique de premier ordre et d’une intuition parfois géniale, sut en tirer toutes les conséquences. On ne leur a pas rendu pleine justice jusqu’ici, et leurs travaux n’ont pas encore obtenu le retentissement qu’ils méritent. Il ne faut pas s’en étonner, les progrès de la science officielle, la seule qui pénètre jusqu’au public, sont toujours beaucoup plus lents que ceux de la science indépendante. Il a fallu plus de cent ans pour que l’électricité de Volta devint notre électricité moderne et la reine du monde industriel. Il a fallu également plus d’un siècle depuis les expériences de Mesmer, pour que l’hypnotisme fût enfin reconnu par les académies de médecine, étudié dans les universités et classé dans la thérapeutique. Il en faudra peut-être autant pour que les expériences de Reichenbach, mises au point par du Prel et complétées par de Rochas, portent tous leurs fruits. En attendant, leurs études jettent un jour admirable sur toute une série de phénomènes obscurs et confus, dont, pour la première fois, elles ont objectivement démontré l’existence et repéré la source.