On a également usé d’une troisième force mystérieuse et souveraine, qui est la Justice immanente. Mais il faut remarquer que ce postulat de la justice immanente proprement dite, on n’a jamais osé s’en servir que dans les pires œuvres dénuées de tout souci de vraisemblance et de réalité. Affirmer que le mal est nécessairement et visiblement puni, que le bien est nécessairement et visiblement récompensé dans cette vie, cela est trop manifestement contredit par l’expérience quotidienne la plus élémentaire, pour qu’un poète véritable ait jamais pu trouver dans ce rêve arbitraire et inconsistant le point d’appui qu’il fallait à son travail. D’autre part, si on remet à une vie ultérieure le soin des récompenses et des châtiments, on rentre par un sentier détourné dans le domaine de la justice divine. Si enfin, la justice immanente n’est pas invariable, permanente, inévitable, infaillible, ce n’est plus qu’un caprice bienveillant et extraordinaire du destin ; et dès lors, ce n’est pas la justice, ce n’est plus même le destin, ce n’est plus qu’un hasard, c’est-à-dire presque rien.
Il y a, il est vrai, une justice immanente très réelle, celle qui fait que l’homme vicieux, cruel, malveillant, injuste, déloyal, est moralement moins heureux que l’homme bon, juste, dévoué, aimant, bienveillant, innocent, pacifique. Celle qui fait, comme on l’a dit, que le mal gravite vers la douleur avec la même certitude que la terre vers le soleil. Mais il s’agit alors d’une justice intérieure, très humaine, très naturelle, très explicable, et, si nous en étudions les causes et les effets, nous arrivons nécessairement au drame psychologique, qui se déroule sur une scène où l’on n’a plus l’arrière-plan profond et défendu par le mystère qui donnait aux événements du drame ou de l’histoire une perspective grandiose et sacrée. Mais la question est de savoir s’il est légitime de créer cet arrière-plan, en ayant recours à une conception de l’inconnu très différente de celle qui domine réellement notre vie ?
XI
Puisque nous parlons d’idées dominantes et de mystères, arrêtons-nous surtout aux diverses formes qu’a prises et que prend tous les jours l’idée de la fatalité, car aujourd’hui encore c’est la fatalité qui est l’explication suprême de ce qu’on ne peut expliquer, et c’est encore à elle que les interprètes de la vie ne cessent de penser.
Il se sont efforcés de la transfigurer, et de la rajeunir. Ils ont essayé d’introduire dans leurs œuvres, par cent canaux nouveaux et compliqués, les eaux glacées du grand fleuve désolé dont les demeures des hommes se sont peu à peu écartées. Il en est bien peu, parmi ceux qui ont su nous faire partager l’illusion qu’ils donnaient à la vie un sens définitif et grave, qui n’aient reconnu d’instinct l’importance souveraine que confère aux actions des hommes la puissance irresponsable du Destin, toujours auguste, et toujours excusable. Il semble que la fatalité soit la force tragique par excellence, et dès qu’elle pénètre dans une œuvre, elle y fait les trois quarts de la besogne. On peut affirmer que le poète qui trouverait aujourd’hui, dans les sciences matérielles, dans l’inconnu qui nous environne, ou dans notre propre cœur, l’équivalent de la fatalité antique, c’est-à-dire une force de prédestination aussi irrésistible, aussi universellement admise, écrirait à coup sûr un chef-d’œuvre. Il est vrai qu’il aurait probablement trouvé en même temps le mot de la grande énigme qui nous dévore, et que, par conséquent, cette supposition ne se réalisera pas de sitôt.
XII
Voilà donc la source où les poètes vont puiser l’eau lustrale qui doit purifier les plus cruelles tragédies. Il y a dans l’homme un instinct qui adore la fatalité ; et tout ce qui est fatal lui semble solennel, indiscutable et beau. Il voudrait être libre, mais il est plus satisfaisant de pouvoir se dire, dans certaines circonstances, qu’on ne l’est pas. Une divinité malveillante et inébranlable est souvent moins inacceptable qu’une divinité qui exige un effort pour écarter le mal. On aime malgré tout à dépendre d’une puissance qu’on ne peut pas fléchir, et ce qu’y perd la vanité de notre esprit, une sorte de vanité sentimentale le regagne, en se représentant cette vaste puissance attentive à nos desseins et donnant à nos actes les plus compréhensibles une signification auguste et éternelle. Enfin, la fatalité explique, excuse tout, en éloignant à une distance suffisante dans l’invisible ou l’inintelligible ce qu’il serait pénible d’expliquer et plus difficile encore d’excuser.
XIII
On a donc cherché à utiliser les débris de la statue de la déesse terrible qui dominait les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, et plus d’un poète a trouvé dans ses membres épars le marbre qu’il fallait pour façonner une déesse nouvelle, plus humaine, moins absolue et moins inconcevable. On en a tiré, par exemple, la fatalité des passions. Mais pour qu’une passion soit réellement fatale dans une âme consciente, et pour que le mystère reparaisse, qui excuse l’horreur en l’agrandissant et en l’élevant au-dessus de la volonté humaine, il faut l’intervention d’un Dieu, ou de tout autre force infinie et irrésistible. Ainsi Wagner a eu recours au philtre dans Tristan et Yseult, Shakespeare aux sorcières dans Macbeth, Racine à l’oracle de Calchas dans Iphigénie ; et dans Phèdre, à la haine spéciale de Vénus. Nous nous retrouvons, après un circuit, au cœur même de la nécessité d’autrefois. Ce circuit est plus ou moins admissible dans un drame archaïque ou légendaire, où toute fantaisie poétique est permise ; mais dans un drame qui voudrait serrer de plus près la vérité actuelle, il faudrait trouver une autre intervention, qui nous parût réellement irrésistible, pour revêtir les crimes de Macbeth, l’horreur où consent Agamemnon, et peut-être l’amour de Phèdre, d’une excuse fatidique, et leur donner ainsi la grandeur et la noblesse sombres qu’ils n’ont pas par eux-mêmes. Otez de Macbeth la prédestination maudite, l’intervention de l’enfer, la lutte héroïque contre une justice occulte qui, à tout moment, devient visible par les mille fissures de la nature révoltée, et le personnage principal n’est plus qu’un assassin odieux et forcené. Otez l’oracle de Calchas, voilà Agamemnon abominable. Otez la haine de Vénus, et Phèdre n’est qu’une malade dont la « qualité morale », la force de résistance au mal, est inférieure à ce que notre pensée exige pour s’intéresser réellement à un malheur.