A vrai dire, le spectateur ou le lecteur d’aujourd’hui ne peut plus se contenter d’aucune de ces interventions surnaturelles. Qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou l’ignore, au fond de sa conscience, il ne lui est plus possible de les prendre au sérieux. Il a une autre conception de l’univers. Il ne voit plus une volonté déterminée, obstinée, bornée et tracassière dans la multitude des forces qui agissent en lui et autour de lui. Si dans la vie il rencontre un criminel, il apprendra que cet homme a été poussé à son crime par ses malheurs, par son éducation, par des antécédents ataviques, par des mouvements passionnels que lui-même a éprouvés et réprimés, tout en concevant parfaitement qu’il est des circonstances où il lui eût été très difficile de les réprimer. Il ne pénétrera pas toujours la cause de ces malheurs ou de ces mouvements passionnels. Il cherchera, peut-être vainement, une raison aux injustices de l’éducation ou de l’hérédité. Mais, en tout cas, il ne songera plus à attribuer ce crime à l’interposition de l’enfer, à la colère d’un dieu ou à une série de décrets immuables gravés au livre du destin. Dès lors, pourquoi admettrait-il dans un poème une explication qu’il n’admettra pas dans la vie ? Le devoir du poète serait, tout au contraire, de lui proposer une explication plus haute, plus claire, plus largement et plus profondément humaine que celle que lui-même peut trouver. Sinon, il ne verra dans l’enfer, dans la colère du dieu, dans les décrets d’airain, qu’une ostentation de symboles qui ne le satisfont plus. Il est temps que les poètes le reconnaissent : le symbole suffit à représenter provisoirement une vérité admise ou une vérité qu’on ne peut ou qu’on ne veut pas encore regarder ; mais quand vient le moment où l’on veut voir la vérité même, il est bon que le symbole disparaisse. Il faut d’ailleurs, pour qu’un symbole soit digne d’une poésie réellement vivante, qu’il soit au moins aussi grand, aussi beau que la vérité qu’il représente ; il faut aussi qu’il précède une vérité et non pas qu’il la suive.

XV

Voilà pourquoi il est bien plus difficile d’introduire aujourd’hui dans une œuvre, et surtout de porter à la scène, de grands crimes et des passions vraiment tragiques, déchaînées et cruelles, car on ne sait plus où leur trouver l’excuse mystérieuse qu’ils exigent. Et cependant, nous sommes tout prêts encore, quand il s’agit de crimes ou de passions de ce genre, à admettre toute intervention de la fatalité, pour peu qu’elle ne soit pas trop manifestement inacceptable, tant l’excuse mystérieuse est dans notre nature, tant nous sommes persuadés, qu’au fond, l’homme n’est jamais aussi coupable qu’il paraît l’être.

Aussi bien ne demandons-nous cette excuse que lorsqu’il est question de crimes absolument contraires à la nature humaine, ou de malheurs réellement anormaux, et non provoqués par des fautes, crimes commis ou malheurs éprouvés par des êtres plus ou moins supérieurs et en tout cas conscients. Il nous répugne d’admettre qu’un crime et un malheur extraordinaires puissent n’avoir qu’une cause purement humaine. Nous désirons, malgré tout, une explication quelconque de l’inexplicable, et nous ne serions nullement satisfaits si le poète venait nous dire : Voilà le mal qu’a fait cet homme fort, conscient, intelligent. Voilà le malheur d’un héros, la ruine et la douleur de ce juste, l’iniquité tragique et sans remède dont ce sage est victime. Vous voyez les causes humaines de ces événements. Je n’en ai pas d’autres à vous faire voir, sinon peut-être l’indifférence de l’univers aux actions des hommes. Encore ne serions-nous pas mécontents s’il parvenait à nous donner le sentiment de cette indifférence, à la montrer, pour ainsi dire, en action ; mais comme le propre de l’indifférence est de n’agir point, de ne jamais intervenir, cela est à peu près impossible.

XVI

Mais qu’il s’agisse de la jalousie d’Othello, qui n’a rien d’inévitable, des malheurs de Roméo et de Juliette, qui ne sont nullement préétablis, nous nous passons parfaitement de l’influence purificatrice de la fatalité et de toute autre explication. Dans un autre drame, le chef-d’œuvre de Ford : ’Tis pity she’s a Whore, qui roule tout entier sur l’amour incestueux de Giovanni pour sa sœur Annabella, on nous mène au bord de l’abîme où nous avons coutume de réclamer l’excuse mystérieuse si l’on ne veut pas que nous détournions la tête. Pourtant, ici encore, nous nous en passons après une seconde de vertige douloureux. C’est que l’amour du frère et de la sœur, vu de haut, est un crime contre notre morale, mais non contre la nature humaine, et qu’en tout cas il trouve ici son pardon dans la jeunesse et l’aveuglement passionné de ceux qui le commettent. C’est d’autre part que le meurtre d’Othello trouve son excuse dans l’affolement où les machinations d’Iago ont entraîné la naïveté et la crédulité d’un demi-barbare, et Iago à son tour a une excuse dans sa haine injuste, mais non gratuite. C’est, enfin, que les malheurs des amants de Vérone s’expliquent par l’inexpérience des victimes et la disproportion trop manifeste de leurs forces à celles qu’ils devraient vaincre, car on peut remarquer que nous avons pitié de l’homme qui lutte contre des forces humaines supérieures, mais, s’il succombe, nous ne sommes point surpris. Nous ne pensons pas à regarder ailleurs, à interroger le destin, et, à moins qu’il soit victime d’une injustice surnaturelle, nous nous disons simplement : « Cela devait arriver ». Ce qui a besoin d’explications, c’est qu’une catastrophe puisse arriver après que toutes les précautions ont été prises que nous-mêmes aurions pu prendre.

XVII

Ainsi, nous avons peine à concevoir et à accepter la possibilité naturelle et humaine du crime quand il est commis par un être qui nous paraît intelligent et conscient. Nous avons peine aussi à concevoir et à accepter des malheurs naturellement inexplicables, imprévus et immérités. Il s’ensuivrait qu’on ne pourrait mettre au théâtre — et, quand je dis mettre au théâtre, c’est, bien entendu, une expression abréviative, il faudrait dire plutôt : nous faire assister d’une façon quelconque à une aventure dont nous ne connaissons pas personnellement toutes les circonstances ni les acteurs, — il s’ensuivrait donc qu’on ne pourrait mettre au théâtre que des injustices, des fautes, des crimes commis par des personnages qui ne jouiraient pas d’une conscience suffisante, et des malheurs que subiraient des âmes faibles, victimes de leurs désirs, innocentes, mais imprévoyantes, imprudentes et aveugles. A ce prix, nous n’aurions jamais besoin de l’intervention de ce qui est situé hors de la psychologie habituelle de l’homme. Mais une telle conception du théâtre ne répondrait pas du tout à la réalité de la vie où nous voyons au contraire des êtres très conscients commettre des actions très criminelles, et des êtres très bons, très prudents, très vertueux, très justes et très sages, en proie à une foule de misères et de malheurs inexpliqués. Les premiers drames, les drames des inconscients, des opprimés, certes, nous intéressent et nous apitoient, mais le drame véritable, celui qui va au fond des choses, celui qui s’attaque sérieusement aux vérités importantes, notre drame à tous, en un mot, celui qui plane sur toute notre vie, c’est le drame où les forts, les conscients et les intelligents commettent des fautes et des crimes presque inévitables ; c’est le drame où le juste et le sage luttent contre des malheurs tout-puissants, contre des forces qui déconcertent la sagesse et la vertu ; car le spectateur, si faible, si peu honnête qu’il soit dans la vie réelle, se compte toujours au nombre des justes et des forts ; et s’il regarde les malheurs des faibles, si même il y prend part, jamais il ne se met entièrement à la place de ceux qui les subissent.

XVIII

Nous nous retrouvons ici à l’endroit assez sombre où finit l’action que la volonté humaine la plus juste et la plus éclairée a sur les événements dont dépend notre bonne ou mauvaise fortune. Il n’est guère de drame un peu élevé, guère de grand poème dont l’un ou l’autre héros n’atteigne ce carrefour où sa destinée se décide. Pourquoi cet homme bon et sage commet-il cette faute ou ce crime ? Pourquoi cette femme, qui sait ce qu’elle fait, accomplit-elle ce geste qui fixe à jamais son malheur ? Qui a forgé tous les maillons de la chaîne de désastres qui étreint cette famille inoffensive ? Pourquoi tout croule-t-il autour de celui-ci et tout se rétablit-il autour de celui-là qui est moins fort, moins sage, moins actif, moins habile ? Pourquoi l’un rencontre-t-il l’amour, la douceur, la beauté, et pourquoi l’autre trouve-t-il sur sa route la haine, la trahison et la méchanceté ? Pourquoi, à mérites égaux, par ici le bonheur obstiné, et par là le malheur infatigable ? Pourquoi la tempête permanente autour de cette maison, et sur l’autre les étoiles invariables ? Pourquoi de ce côté le génie, la santé, la richesse, et, de l’autre, la pauvreté, la maladie et l’imbécillité ? D’où vient cette passion source de tant de maux, d’où sort cette passion source de tant de biens ? Pourquoi l’adolescent que j’ai rencontré hier s’en va-t-il lentement vers un bonheur profond, et pourquoi son ami s’avance-t-il vers la mort du même pas précis, ignorant et tranquille ?