XIX
La vie nous met souvent en présence de questions de ce genre, mais combien de fois, pour y trouver une réponse satisfaisante, nous faut-il l’aller chercher dans les régions du surnaturel, du préétabli, du surhumain, du mystère ? Seuls, quelques croyants sincères reconnaîtront en ces événements l’intervention divine. Mais nous, si nous avons l’occasion de pénétrer dans la maison de la tempête ou dans celle de la paix, nous en sortons rarement sans avoir vu la cause très humaine de la tempête ou de la paix. Si nous avons connu l’homme bon et sage qui a commis cette faute ou ce crime, nous avons connu aussi toutes les circonstances qui l’ont déterminé et que ces circonstances n’étaient point surnaturelles. Si nous avons approché la femme qui a fait le geste qui décide son malheur, nous savons parfaitement que ce geste n’était pas fatal et qu’à sa place nous ne l’aurions pas fait. Si nous avons vécu dans l’intimité de celui autour de qui tout croule et dans celle de son voisin autour de qui tout se rétablit, nous avons vu aussi le gland du chêne tomber sur un rocher ou dans une terre fertile, sans penser à des forces malveillantes et pleines d’intentions obscures. Et si la pauvreté, la maladie, la mort demeurent les trois déesses injustes de l’existence humaine, elles ne nous inspirent plus la crainte superstitieuse d’autrefois. Il nous semble aujourd’hui qu’elles sont avant tout inconscientes et aveugles, qu’elles ne connaissent aucune des lois idéales que nous avons cru qu’elles sanctionnaient, et nous avons trop souvent constaté qu’au moment où nous les appelions épreuve, récompense, châtiment, purification, leurs caprices sans discernement démentaient le nom trop haut et trop moral que nous leur donnions.
XX
Quelque portée que soit notre imagination à admettre et à désirer l’intervention de puissances supérieures à l’homme, dans la vie pratique il en est peu parmi nous, même parmi les plus mystiques, qui ne soient persuadés que notre malheur moral dépend, au fond, de notre esprit et de notre caractère, et nos malheurs physiques du jeu de certaines forces souvent mal connues, de relations de cause à effet souvent mal définies, mais qui pourtant ne sont pas totalement étrangères à ce que nous pouvons espérer de pénétrer un jour dans la nature. Et nous vivons en somme sur cette certitude qui n’est réellement ébranlée que lorsqu’il s’agit de nos propres infortunes, car alors il nous est difficile de discerner ou de nous avouer les fautes que nous avons commises, et trop pénible à notre espoir humain de reconnaître que nos malheurs n’ont pas de causes plus profondes que ceux du gland de chêne qui tombe sur un rocher, de la vague qui se meurt dans le sable, ou s’écrase contre la falaise, de l’insecte dont un rayon qui brille ranime les petites ailes, ou dont l’oiseau qui passe engloutit l’existence.
XXI
Mon voisin, que je connais intimement, que je vois tous les jours, dont j’estime les habitudes régulières, et les mœurs inoffensives, je suppose qu’il perde coup sur coup sa femme dans un accident de chemin de fer, l’un de ses fils dans un naufrage, un autre dans un incendie, et que le dernier meure de maladie ; je serai douloureusement étonné, mais je ne songerai guère à attribuer cette série de désastres à une vengeance divine, à une justice invisible, à une prédestination singulière et mauvaise, à une fatalité, acharnée et consciente. Je penserai à la vie, à ses mille hasards malheureux, j’y verrai des coïncidences affreuses, mais il ne me viendra pas à l’esprit qu’une volonté surhumaine ait jeté ce train dans l’abîme, ait dirigé ce navire sur un écueil, ait allumé cet incendie, ait fait ces efforts monstrueux pour chagriner ou châtier un pauvre être alors même que celui-ci se fût rendu coupable d’une grande faute, d’une de ces grandes fautes humaines si petites en face de l’univers, d’une faute qui n’est peut-être pas sortie de sa pensée ou de son cœur, et qui n’a pas fait osciller un brin d’herbe sur la face de la terre.
XXII
Mais lui, frappé de ces grands coups réitérés et effrayants comme des éclairs dans une nuit d’orage, pensera-t-il de même, les trouvera-t-il aussi familiers, aussi naturels et aussi explicables ? Les mots : destin, fortune, hasard, malchance, fatalité, étoile, et peut-être le mot Providence, ne prendront-ils pas dans son esprit une signification qu’ils n’avaient jamais eue ? N’interrogera-t-il pas sa conscience sous une autre lumière, ne sentira-t-il pas autour de sa vie des influences, une puissance, une sorte de mauvais vouloir que je n’y vois pas ? Qui a raison ? Qui, de lui ou de moi, voit plus loin et plus clair ? Aperçoit-on dans les heures troublées des vérités que l’on n’aperçoit pas dans les heures plus calmes ? et quel moment choisir pour donner un sens à la vie ?
En général, l’interprète de la vie, quel qu’il soit, prend les heures troublées. Il se met et nous met dans l’état d’âme des victimes. Il nous représente les malheurs d’autrui en raccourci, si brusquement, si massivement, que nous avons un instant l’illusion d’un malheur personnel. En outre, il lui est à peu près impossible de nous les peindre tels que nous les voyons dans la vie réelle. Si nous avions vécu de longues années avec le personnage principal du drame qui nous bouleverse, si ce personnage avait été notre frère, notre ami, nous aurions probablement dénombré, reconnu au passage toutes les causes de son infortune, qui nous étonnerait moins, et, bien souvent, nous paraîtrait au contraire très naturelle et presque humainement inéluctable. Mais l’interprète de la vie n’a ni le temps ni le pouvoir de nous parler de toutes les causes véritables. Elles sont d’ordinaire insignifiantes, infiniment petites, multiples, et extrêmement lentes. Il est donc porté à substituer aux causes humaines et réelles qu’il ne peut nous montrer, qu’il lui est impossible d’étudier et d’énumérer, une cause générale et assez vaste pour envelopper le drame tout entier. Et cette cause générale assez vaste, où la trouver, sinon dans les deux ou trois mots que nous balbutions quand nous ne voulons pas nous résigner au silence : Divinité, Providence, Fatalité, Justice obscure et anonyme ?…