On peut se demander jusqu’à quel point cela est légitime et salutaire, et si la mission du poète est de reproduire et d’entretenir le trouble et l’égarement des minutes peut-être les moins lucides, ou d’augmenter la clairvoyance des instants où l’homme se croit en possession de toute sa force et de toute sa raison. Il y a quelque chose de bon dans nos malheurs et par conséquent dans l’illusion d’un malheur personnel. Ils nous font rentrer en nous-mêmes. Ils nous montrent nos faiblesses, nos erreurs et nos torts. Ils éclairent notre conscience d’une lumière mille fois plus indiscrète et plus active que ne le feraient des années d’études et de méditations. Ils nous font aussi sortir de nous-mêmes, nous apprennent à regarder autour de nous, et nous rendent sensibles aux peines de nos frères. Ils font mieux encore, nous dit-on. Ils nous forcent à lever les yeux, à reconnaître une puissance supérieure à la nôtre, à saluer une justice invisible, à nous incliner devant un mystère impénétrable et infini. En vérité est-ce là le meilleur de leur œuvre ? Oui, il était salutaire, au point de vue de la morale religieuse, qu’ils nous obligeassent de lever les yeux, quand nos yeux rencontraient un Dieu incontestable et qui nous paraissait souverainement bon, souverainement juste, immuable et certain. Il était salutaire que le poète qui avait en son Dieu un idéal inébranlable, élevât nos regards le plus souvent possible vers cet idéal unique et définitif. Mais aujourd’hui, qu’avons-nous à offrir à ces regards émus quand nous les éloignons des vérités et de l’expérience ordinaires de la vie ? Qu’avons-nous à dire en présence de l’injustice qui triomphe et du crime impuni et prospère, si nous entraînons l’homme au delà des lois plus ou moins compensatrices de la conscience et du bonheur intérieur ?… Quelle explication avons-nous à donner devant l’enfant qui meurt, devant l’innocent qui périt, devant le malheureux injustement persécuté par le hasard, si nous voulons en donner de plus hautes, de plus brèves, de plus frappantes et de plus décisives que celles dont il faut bien que nous nous contentions dans l’existence journalière, puisque ce sont les seules qui répondent à un certain nombre de réalités ? Avons-nous le droit, pour solenniser l’atmosphère de notre œuvre, de réveiller des craintes et des préjugés que nous ne pourrions nous empêcher de désapprouver et de combattre si nous les rencontrions encore dans nos amis ou nos enfants ? Avons-nous le droit de profiter d’un moment d’angoisse pour substituer aux petites mais respectables certitudes que l’homme a péniblement acquises par l’observation des habitudes du cœur et de l’esprit humains, des coutumes de la matière, des lois de l’existence, des caprices du hasard et de l’indifférence maternelle de la nature, avons-nous le droit de profiter de cette angoisse pour substituer à ces certitudes une fatalité que tous nos actes nient, des puissances devant lesquelles nous ne songerions pas à nous agenouiller si le malheur qui frappe notre héros venait à nous frapper nous-mêmes, une justice mystique qui nous épargne plus d’une explication difficile mais qui ne ressemble guère à la justice plus active et plus positive avec laquelle nous comptons dans notre vie personnelle ?

XXIV

Pourtant, c’est ce que fait volontairement l’interprète de la vie, sitôt qu’il veut élever son œuvre, y mêler une beauté religieuse et profonde, y introduire le sentiment de l’infini. Même quand cette œuvre est aussi sincère que possible et serre d’aussi près qu’elle peut sa vérité personnelle la plus intime, il croit soutenir et agrandir cette vérité en mettant autour d’elle une troupe de fantômes du passé. Je sais qu’il a besoin d’images, d’hypothèses, de symboles, de tout ce qui constitue « les pierres d’attente » de l’inexpliqué ; mais pourquoi les prendre si souvent dans ce qui n’est plus vrai, et si rarement dans ce qui sera peut-être une vérité ? Est-ce rendre la mort plus auguste, que de l’environner d’épouvantes disparues, que de mettre sous elle, comme un trait de lumière, une lueur empruntée à un enfer qui n’est plus ? Est-ce ennoblir notre destinée que de la faire dépendre d’une volonté supérieure mais imaginaire ? Est-ce agrandir la justice, qui est le réseau immense que les actions et les réactions humaines étendent sur la sagesse immuable des forces physiques et morales de la nature, est-ce l’agrandir, cette justice, que de la confier aux mains d’un juge unique que l’esprit même de notre œuvre dépossède et détruit ?

XXV

Demandons-nous si l’heure n’est pas venue de faire une revision sérieuse des beautés, des images, des symboles, des sentiments dont nous usons encore pour amplifier en nous le spectacle du monde.

Il est certain que la plupart d’entre eux n’ont plus que des rapports précaires avec les phénomènes, les pensées, les rêves mêmes de notre existence réelle ; et s’ils nous retiennent encore, c’est plutôt à titre de souvenirs innocents et harmonieux d’un passé plus crédule et plus proche de l’enfance de l’homme. Ne serait-il pas souhaitable que ceux qui ont mission de nous rendre attentifs aux beautés et aux harmonies du monde où nous vivons, fissent un pas de plus vers la vérité actuelle de ce monde ? Ne serait-il pas désirable que, sans enlever un seul ornement à leur conception de l’univers, ils allassent moins souvent chercher ces ornements parmi des souvenirs gracieux ou terribles, et plus fréquemment dans le fonds véritable des pensées sur lesquelles ils bâtissent et organisent effectivement leur existence spirituelle et sentimentale ?

Il n’est pas indifférent de vivre au milieu d’images fausses, alors même que nous savons qu’elles sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des idées justes qu’elles représentent. Et employer d’autres images, avoir recours à des conceptions plus réelles, ce ne serait pas réduire la part de l’infini et du mystère. Le voulût-on, qu’il ne serait guère possible de réduire sérieusement cette part. On la retrouvera toujours au fond des problèmes moraux, au fond du cœur de l’homme et dans tout l’univers. Il n’importe que leur situation et leur substance ne soient plus exactement les mêmes ; leur puissance et leur étendue demeurent à peu près pareilles. Est-ce que, pour prendre l’un de ces mystères, est-ce que ce phénomène, qu’il y a parmi les hommes une sorte de justice suprême et toute spirituelle, sans appareil, sans armes et sans organes, souvent très lente, mais presque toujours sûre, et qui se maintient pour ainsi dire invariable dans un monde où tout semble encourager l’injustice, est-ce que ce phénomène n’a pas des causes et des effets aussi profonds, aussi inépuisables, n’est pas aussi surprenant et aussi admirable que l’existence et la sagesse d’un juge omniprésent et éternel ? Celui-ci doit-il nous séduire davantage parce qu’il est plus inconcevable ? Y a-t-il moins de sources de beauté, et, pour le génie, moins d’occasions d’exercer sa puissance et sa pénétration, dans ce qu’il est, du moins en espérance, possible d’expliquer que dans ce qui est, a priori, inexplicable ? Par exemple dans une guerre heureuse, mais inique, (je pourrais citer les Romains, les conquêtes de l’Espagne en Amérique, Napoléon, l’Angleterre d’aujourd’hui et tant d’autres), qui finit toujours par démoraliser le vainqueur et par le précipiter en des habitudes et des fautes qui lui font payer cher son triomphe, l’œuvre méticuleuse et inexorable de cette justice psychologique n’est-elle pas aussi passionnante et aussi vaste que l’intervention d’une justice surnaturelle ? Ne pourrait-on pas en dire autant de la justice qui règne dans chacun de nous, et qui, à proportion de nos efforts vers le juste ou l’injuste, augmente ou diminue, dans notre esprit et dans notre cœur, l’espace réservé à la paix, à l’amour et au bonheur intérieur ?

« Je vous en prie, dit Thomas Huxley dans une admirable lettre écrite à un ami qui cherchait à le consoler, au moyen d’anciennes images, de la mort d’un fils adoré, je vous en prie, comprenez bien que je ne fais, a priori, aucune objection à tout cela. L’homme qui est journellement en contact avec la nature ne peut être troublé par des difficultés a prioriques. Donnez-moi une preuve qui justifie votre merveilleux, et j’y croirai. Pourquoi pas ? Ce ne serait pas, à beaucoup près, aussi prodigieux que la conservation de la force ou l’indestructibilité de la matière. Celui qui apprécie clairement tout ce qui est impliqué dans la chute d’une pierre ne peut rejeter aucune doctrine pour la seule raison qu’elle est merveilleuse.

« Mais plus je vis, plus il m’est évident que l’acte le plus sacré de la vie d’un homme est de dire et de sentir : « Je crois que ceci ou que cela est vrai ». Toutes les grandes récompenses, toutes les lourdes pénalités d’une existence, s’attachent à cet acte.

« L’univers est un et le même tout entier ; et si je ne parviens à débrouiller mes petites difficultés d’anatomie et de physiologie qu’en refusant de donner ma foi à ce qui ne repose pas sur une suffisante évidence, je ne puis croire que le grand mystère de l’existence me sera révélé sous d’autres conditions. »