XXVI
Et pour en revenir à ce mystère qui motive la lettre de Huxley, à ce mystère de la mort, le plus effrayant de tous, serait-il facile d’établir que la sensibilité à la justice, à la beauté, à la bonté, les forces intelligentes et sentimentales, la curiosité de tout ce qui est en contact avec l’infini, le tout-puissant, l’éternel, sont amoindris depuis que la mort n’est plus pour nous l’immense et exclusive angoisse de la vie ? On ne saurait nier que le poids de la mort s’allège à chaque génération, à mesure que ses formes violentes et ses terreurs posthumes s’atténuent. Nous y pensons et la redoutons beaucoup moins qu’autrefois. Au fond, ce que nous craignons le plus en elle, c’est la douleur qui l’accompagne ou la maladie qui la précède. Mais elle n’est plus l’heure du juge irrité et inconnaissable, le but unique et effroyable, l’abîme des ténèbres et des châtiments éternels. Elle devient peu à peu et elle est déjà bien souvent le repos désiré d’une existence qui s’achève. Elle ne pèse plus sur nos actions ; et surtout, car c’est là le grand point et le grand changement, elle n’intervient plus dans notre morale. Notre morale est-elle moins haute, moins pure et moins profonde depuis qu’elle est plus désintéressée ? L’humanité a-t-elle perdu un sentiment indispensable ou précieux en perdant une épouvante ? Et l’importance enlevée à la mort, qui en profitera ? Probablement la vie. Il y a en nous une réserve de forces neutres et toujours disponibles, et si on nous ôte une terreur, une tristesse, un découragement, il vient à la place une admiration, une confiance, un espoir.
XXVII
On dira peut-être, surtout en ce qui concerne la justice et la fatalité, qu’on personnifie, qu’on met hors de nous deux forces qui sont en nous, d’abord, parce qu’il est beaucoup plus difficile de les montrer en nous, et ensuite, parce qu’il paraît assez certain que l’inconnu ou l’infini, en tant qu’inconnu ou infini, c’est-à-dire sans intelligence, sans moralité, sans personnalité, sont impuissants à nous émouvoir. Il est à remarquer, en effet, que le mystère matériel, si obscur et si dangereux qu’il puisse être, que la justice psychologique, si complexes qu’en soient les résultats, ne nous troublent guère. Ce qui nous émeut et nous écrase, ce n’est point ce que nous ne comprenons pas dans l’ordre naturel, mais l’idée qu’une volonté supérieure, consciente, raisonnable, surhumaine, et pourtant semblable à celle de l’homme, plane peut-être sur la nature. C’est, en un mot, la présence d’un Dieu ; et quelque nom que nous lui donnions, justice, fatalité, mystère, c’est toujours Dieu que nous redoutons, c’est-à-dire un être pareil à nous, bien qu’éternel, infini, invisible et tout-puissant, car je ne sais si nous aurions peur d’une force morale qui ne serait pas faite à l’image de la nôtre. Ce n’est pas l’inconnu de la nature qui nous effraie, ce n’est pas le mystère de notre monde. C’est le mystère d’un autre monde. Ce n’est pas l’énigme matérielle, c’est l’énigme morale. Rien, par exemple, n’est plus imparfaitement connu que l’ensemble des causes qui déterminent un tremblement de terre, et rien n’est plus épouvantable. Mais si le tremblement de terre épouvante notre corps, il ne fera frissonner notre esprit qu’à la condition que nous y voyions un acte de justice, un châtiment surnaturel. Il en est de même de la tempête, de la maladie, de la mort, des mille phénomènes, des mille catastrophes d’une existence humaine. Il semble que le véritable frisson, le frisson de l’esprit, que la grande émotion qui remue autre chose que l’instinct physique de la conservation ne se trouve que dans l’idée d’un Dieu plus ou moins déterminé, d’un geôlier incorruptible, d’une justice invisible et permanente, d’une Providence impénétrable et attentive. Mais la question est de savoir ce qui se rapproche le plus de la vérité, et si la mission de l’interprète de la vie est d’attrister et d’émouvoir profondément ou d’apaiser et d’éclairer.
XXVIII
J’en conviens, il est bien difficile de se dégager de l’interprétation traditionnelle, et souvent on y retombe malgré soi dans le moment même où l’on essaie de s’en éloigner. Ainsi Ibsen, en quête d’une forme nouvelle et pour ainsi dire scientifique de la fatalité, a placé au milieu du meilleur de ses drames la figure voilée, grandiose et tyrannique de l’hérédité. Mais au fond, dans son œuvre, ce n’est pas le mystère scientifique de l’hérédité qui remue en nous certaines craintes humaines plus profondes que nos craintes animales. S’il s’y trouvait seul, il ne les remuerait pas plus que ne le ferait le mystère scientifique de telle ou telle maladie redoutable, de tel ou tel phénomène sidéral ou marin. Non ; ce qui y suscite une terreur d’un autre genre que celle d’un danger imminent, mais naturel, c’est l’obscure idée de justice qu’y représente l’hérédité, c’est l’affirmation audacieuse que les fautes du père retombent sur les enfants, c’est l’insinuation qu’un Juge souverain, une sorte de Maître de la race, veille sur nos actions, les inscrit au livre de bronze et pèse en ses mains éternelles des récompenses longtemps différées et des châtiments infinis. C’est, en un mot, et pendant qu’on le nie, le visage de Dieu qui reparaît, et une très vieille flamme de l’enfer qui gronde encore sous la dalle qu’on venait de sceller.
XXIX
Or, cette forme nouvelle de la fatalité ou de la justice fatale est encore moins défendable, moins acceptable que la fatalité antique pure et simple, qui demeurait générale et indéfinie, ne prétendait à rien expliquer trop strictement et se prêtait par conséquent à un plus grand nombre de situations. Il se peut que, dans le cas spécial mis en scène par Ibsen, il y ait une sorte de justice accidentelle, comme il se peut qu’une flèche, lancée par un aveugle dans une foule, atteigne par hasard un parricide. Mais faire une loi générale de cette justice accidentelle, c’est une fois de plus abuser du mystère, c’est introduire dans la morale humaine des éléments qui ne devraient pas s’y trouver, des éléments peut-être désirables et qui seraient salutaires s’ils représentaient certaines vérités, mais qu’il faut éliminer parce qu’ils n’en représentent aucune et qu’ils sont étrangers à notre vie réelle. Nous savons en effet que, dans l’état actuel de notre expérience, il est impossible de découvrir, dans les phénomènes de l’hérédité, la plus petite trace de justice, c’est-à-dire le plus fragile lien moral entre la cause, qui est l’acte du père, et l’effet, qui est la récompense ou le châtiment de l’enfant.
Il est permis aux poètes de faire des hypothèses et de devancer en quelque sorte la réalité. Mais souvent il arrive que, croyant la devancer, ils ne font que la tourner, que, croyant précéder une vérité nouvelle, ils retrouvent simplement la piste d’une illusion ancienne. Ici, pour devancer l’expérience, il faudrait peut-être aller encore plus loin dans la négation de la justice. Mais quelle que soit, sur ce point, notre pensée, pour qu’une hypothèse poétique demeure légitime et valable, il convient qu’elle ne soit pas ouvertement contredite par l’expérience de tous les jours, sinon elle est bien inutile, bien dangereuse, et pour peu que l’erreur ne soit pas tout à fait involontaire, elle n’est guère honnête.