Que conclure de tout ce qui précède ? Bien des choses, si l’on veut, mais tout d’abord ceci : qu’il importe que l’interprète de la vie aussi bien que ceux qui la vivent, soient extrêmement circonspects dans le maniement ou dans l’admission du mystère, et ne s’imaginent point que la part faite à l’inexplicable est nécessairement ce qu’il y a de meilleur et de plus grand dans une œuvre ou dans une existence. Il est des œuvres très belles, très humaines et très vraies dont « l’inquiétude du mystère universel » est presque entièrement absente. On n’est ni grand ni sublime parce qu’on pense sans cesse à l’inconnaissable et à l’infini. La pensée de l’inconnaissable et de l’infini ne devient vraiment salutaire que lorsqu’elle est la récompense inattendue de l’esprit qui s’est donné loyalement et sans réserve à l’étude du connaissable et du fini ; et l’on s’aperçoit bientôt que la différence est notable, du mystère qui précède ce que nous ignorons, au mystère qui suit ce que nous avons appris. Il semble qu’il y ait beaucoup de tristesses dans le premier ; c’est qu’elles s’y trouvent à l’étroit et s’accumulent toutes sur deux ou trois éminences trop proches. Il semble qu’il y en ait bien moins dans le second ; c’est que sa surface est plus vaste, et qu’aux grands horizons les tristesses les plus grandes prennent la forme d’espoirs.

XXXI

Oui, la vie humaine, dans son ensemble, est chose assez triste ; et il est plus facile, je dirai presque plus agréable de parler de ses tristesses et de les mettre en lumière, que de rechercher ses consolations et de les faire valoir. Les tristesses sont nombreuses, apparentes, infaillibles ; les consolations, ou plutôt les raisons qui nous font accepter avec une certaine allégresse le devoir de la vie, semblent rares, peu visibles, précaires. Les tristesses semblent nobles et grandes et pleines d’un mystère irrécusable, en quelque sorte personnel et sensible. Les consolations paraissent mesquines, égoïstes, presque basses. Pourtant, à y regarder de plus près, et quelle que soit l’apparence éphémère qu’elles revêtent, elles touchent aussi à un mystère qui n’est moins visible et moins saisissable que parce qu’il est plus profond et plus mystérieux. Le désir de vivre ou l’assentiment à la vie telle qu’elle est, usent peut-être d’expressions bien vulgaires, mais ils obéissent en somme, à leur insu ou malgré eux, à des lois plus vastes, plus conformes au génie de l’univers, par conséquent plus vénérables que le désir de fuir les tristesses de la vie ou que la noble sagesse désenchantée qui les constate.

XXXII

Nous sommes trop portés à peindre la vie plus triste qu’elle n’est ; et c’est une grande faute, mais excusable dans le moment d’incertitude où nous nous trouvons. Il n’y a pas encore d’explication plausible. La destinée de l’homme est soumise comme autrefois à des forces inconnues, dont quelques-unes ont peut-être disparu, mais pour faire place à d’autres. En tout cas, le nombre de celles qui sont réellement souveraines n’est guère diminué. On a essayé d’expliquer de diverses façons l’action et l’intervention de ces forces, et l’on dirait qu’après avoir reconnu que la plupart de ces explications ne tenaient pas devant la réalité, qui, malgré tout, se découvre peu à peu, on revient, pour totaliser en quelque sorte l’inexplicable ou du moins les tristesses de l’inexplicable, à la Fatalité. Au fond vous ne trouverez pas autre chose dans Ibsen, dans le roman russe, dans la haute histoire contemporaine, dans Flaubert, etc. (voyez entre autres La Guerre et la Paix, L’Éducation sentimentale et le reste).

Ce n’est plus exactement la Fatalité antique, il est vrai, la déesse ou plutôt le dieu bien déterminé (du moins dans l’esprit de la foule), volontaire, inflexible, implacable, aveugle mais attentif, c’est une fatalité plus vague, plus informe, distraite, indifférente, inhumaine, impersonnelle, universelle. En somme, ce n’est qu’une appellation provisoire accordée, en attendant mieux, à la misère générale et inexplicable de l’homme. On peut l’accepter dans ce sens, bien qu’elle n’éclaire rien et qu’elle ne soit que le nom nouveau de l’énigme invariable. Mais il faut se garder d’exagérer son rôle et sa valeur, et ne pas s’imaginer qu’on contemple les hommes et les événements de très haut et dans une lumière définitive et qu’il n’y a plus rien à chercher par delà, parce qu’à un moment donné, on sent profondément, au bout de toutes les existences, la force invincible et obscure du destin. Il est évident que d’un point de vue, les hommes paraîtront toujours malheureux, et sembleront toujours entraînés vers un gouffre fatal, puisqu’ils seront toujours voués à la maladie, à l’inconstance de la matière, à la vieillesse et à la mort. Si l’on ne regarde que le terme de toutes les existences, il y a nécessairement quelque chose de fatal et de misérable dans la vie la plus heureuse et la plus triomphante. Mais n’abusons pas de ces mots, et surtout ne nous en servons pas par nonchalance ou par amour de la tristesse mystique, pour réduire la part de ce qui pourrait s’expliquer si nous nous attachions davantage à l’étude de l’homme et de la nature des choses. Il ne faudrait invoquer le mystère et se renfermer dans le silence résigné qui l’accompagne qu’aux moments où son intervention est réellement sensible, frappante, personnelle, intelligente, morale et indubitable ; et cette intervention, ainsi circonscrite, est plus rare qu’on ne pense. Tant que ce mystère-là ne se manifeste point, il n’y a pas lieu de s’arrêter, de baisser les yeux, de se soumettre, de se taire.

LE RÈGNE DE LA MATIÈRE

I

Malgré le désir si naturel à l’homme de trouver dans l’univers une sanction à ses vertus, il nous fallait reconnaître, dans une précédente étude, que le ciel ni la terre n’ont le moindre souci de notre morale, et que tout enseignerait au juste qu’il est dupe, s’il ne trouvait en soi une approbation que nous ne pouvions guère exprimer, et une récompense si peu tangible, que nous nous efforcions assez vainement d’en peindre les douceurs les moins incertaines.

On dira : est-ce là tout ce qu’il faut attendre de notre grand effort, d’une attention, d’une contrainte perpétuelles, du sacrifice d’instincts et de plaisirs qui paraîtraient légitimes et nécessaires, et par conséquent nous rendraient plus heureux, s’il n’y avait en nous ce désir de justice qui vient on ne sait d’où, qui appartient peut-être à notre nature, mais qui, selon toute apparence, contrarie des lois générales de la grande nature dont nous faisons partie ? Oui, si vous voulez, c’est peu de chose que cette justice vaporeuse qui ne produit qu’une satisfaction diffuse, laquelle ne peut même être trop consciente sans devenir odieuse et se détruire elle-même. Mais à ce compte, et du point de vue où vous vous placez pour en juger ainsi, tout ce qui se passe dans notre être moral est bien peu de chose. C’est peu de chose aussi que l’amour, passée la minute de la possession qui seule est réelle et assure la perpétuité de l’espèce ; et cependant, à mesure que l’homme se civilise, il attache plus d’importance aux heures et aux années adoucies et embellies qui constituent ce peu de chose qui précède, accompagne et suit la possession, qu’à la possession même sans ce peu de chose. C’est peu de chose aussi qu’un beau visage, une belle attitude, un beau corps, un beau spectacle, une voix harmonieuse, une noble statue, un lever de soleil sur la mer, les étoiles sur la forêt, les fleurs dans un jardin, un rayon de lune sur le fleuve, un vers merveilleux, une grande pensée, un sacrifice héroïque qui reste le secret d’une âme profonde et tendre. Nous l’admirons un instant, cela nous donne un sentiment de plénitude que nous ne trouvons pas dans d’autres joies, mais aussi je ne sais quelle tristesse et quelle inquiétude ; et si nous sommes malheureux par ailleurs, cela ne nous apporte pas ce que les hommes ont coutume d’appeler le bonheur. Cela ne produit rien que l’on puisse peser ou définir, rien que les autres puissent reconnaître, ni qu’ils songent à nous envier ; et pourtant qui de nous, qui a ce sentiment de la beauté, si un magicien pouvait le lui enlever tout d’un coup, sans qu’il en restât la moindre trace, sans espoir que jamais il revînt, qui de nous n’aimerait mieux perdre richesses, tranquillité, santé même, et bien des années de sa vie, plutôt que cette faculté invisible, et presque indéfinissable ? Ce sont des choses intangibles aussi, et dont on ne peut guère rendre compte, que la douceur d’une amitié profonde, d’un souvenir vénéré, adorable ou touchant, et de mille autres pensées, de mille autres sentiments qui ne percent pas les montagnes, qui n’écartent pas un nuage, qui ne déplacent même pas un grain de sable sur la route. Pourtant, tout cela c’est le meilleur et le plus heureux de nous-même, tout nous-même, tout ce que devraient envier à ceux qui le possèdent, ceux qui ne le possèdent point. A mesure que nous nous éloignons de l’animal, pour nous rapprocher de ce qui paraît être l’idéal le plus stable de notre espèce, nous voyons mieux que tout cela n’est rien, si, par exemple, nous le comparons à l’énormité des lois de la matière, mais nous voyons en même temps que ce rien est notre part unique, et que, quoi qu’il arrive, jusqu’à la fin des temps, c’est autour de ces foyers de lumière que se concentrera de plus en plus la vie humaine.