VI

En ces exemples fameux, qu’on pourrait indéfiniment multiplier, sont agrandis aux proportions anormales de l’histoire les spectacles plus humbles mais non moins tranchés que nous offrent chaque jour, sur la petite scène mal éclairée de l’ordinaire de la vie, les mille et un caprices de la chance heureuse ou contraire.

Certes, en interrogeant ces bonheurs insolents et ces invariables malheurs, il faut d’abord faire une part royale aux causes physiques et morales qui les peuvent expliquer. Il est probable que si nous avions connu Vauvenargues, nous aurions découvert dans son caractère la timidité, l’irrésolution ou la fierté inopportune qui l’empêchèrent de faire naître ou de saisir assez vigoureusement l’occasion. Il est possible que Lesurques ait manqué d’habileté, de je ne sais quoi, de cette force intime et prodigieuse qu’on s’attend à trouver dans l’innocence faussement accusée. Il est certain que les Stuarts, Joseph II et Marie-Antoinette commirent d’énormes fautes qui éveillèrent les désastres ; que Lauzun, Casanova, lord Chesterfield s’étaient débarrassés de la plupart des scrupules nécessaires qui entravent l’honnête homme. Il est également certain que si l’existence de Sylla, de Marius, de Denys l’Ancien, d’Hérode l’Ascalonite fut en dehors heureuse jusqu’au miracle, aucun de nous, je pense, ne se contenterait de l’étrange fantôme, inquiet, ensanglanté, presque sans sentiment et presque sans pensée, que doit être en dedans un bonheur (si le mot bonheur est encore applicable) fondé sur des crimes incessants. Mais ce décompte fait, aussi raisonnablement, aussi largement que possible (et plus on voit et étudie la vie, plus on pénètre dans le secret des petites causes et des grands effets, plus largement il se fera), en ces coïncidences opiniâtrement répétées, en ces séries indissolubles de bonne chance ou d’infortune (il y a longtemps que l’on a remarqué que le bonheur ou le malheur procède presque toujours par séries ininterrompues), il ne reste pas moins une part considérable, souvent capitale, parfois exclusive, qu’on ne saurait attribuer qu’à l’impénétrable mais incontestable volonté d’une puissance inconnue mais réelle, appelée Hasard, Fatalité, Destin, Veine, Guignon, bonne ou mauvaise Étoile, Aile de l’Ange blanc, Aile de l’Ange noir, et de bien d’autres noms, selon le génie plus ou moins imaginatif, plus ou moins poétique des peuples et des siècles.

C’est là, pour l’homme, l’un des problèmes les plus troublants et les plus difficiles, parmi tous ceux qu’il lui faudra résoudre, pour se sentir un jour l’occupant principal, légitime, indépendant et irrévocable de cette terre.

VII

Posons-le devant la raison dans ses termes les plus simples ; et voyons d’abord s’il n’intéresse que l’homme. Nous avons avec nous, sur ce globe assez incompréhensible, de silencieux et fidèles compagnons d’existence qu’il est souvent utile de chercher du regard quand la tête nous tourne sur certaines hauteurs peut-être illusoires, où nous nous imaginons volontiers que les astres, les dieux ou les représentants voilés des lois suprêmes de l’univers ne s’occupent que de nous. En leur résignation si confiante et si calme, ils ont l’air, ces pauvres frères de notre vie animale, de savoir bien des choses que nous ne savons plus. Mais ils gardent tranquillement un secret que nous poursuivons avec tant d’inquiétude ! Il est certain que les animaux, notamment les animaux domestiques, ont une sorte de destin. Ils connaissent le bonheur gratuit et prolongé, et le malheur fortuit et opiniâtre ; ils pourraient comme nous parler d’étoile, de chance ou de malchance, de veine ou de guignon. Le sort du cheval de fiacre qui finit à la fourrière après avoir passé par les mains de cent bourreaux anonymes, comparé à celui du pur sang, qui meurt de vieillesse dans l’écurie d’un maître compatissant, est aussi inexplicable, au point de vue de la justice (à moins d’avoir recours aux doctrines bouddhiques qui y voient la récompense ou le châtiment d’une vie antérieure), que celui de l’homme devenu pauvre par hasard ou riche sans mérite. Il y a, en pays flamand, une race de chiens de trait, sur laquelle le destin épuise tour à tour sa faveur et sa haine. Qu’un boucher les achète, ils mènent une vie magnifique. Peu de travail ; le matin, attelés en quadrige, ils traînent aux abattoirs une légère voiture, et l’en ramènent le soir, débordante de viande, dans un galop joyeux et triomphal, par les rues tortueuses des vieilles villes aux petits pignons éclairés. Dans l’entre-temps tout est loisir, et loisir merveilleux, parmi les rats et les déchets de l’abattoir. Ils sont plantureusement nourris, gras, lustrés comme des otaries, et goûtent dans sa plénitude le seul bonheur que doive rêver l’âme naïve et fureteuse d’un bon chien. Mais leurs malheureux frères de la même portée qu’acquiert le vieillard qui ramasse les ordures ménagères, ou le marchand de sable, presque toujours boiteux, ou le paysan pauvre aux gros sabots cruels, enchaînés à de lourdes charrettes, à d’informes brouettes, pouilleux, pelés, galeux, affamés, efflanqués, parcourent jusqu’à la mort les cercles d’un enfer où les plongèrent quelques sous mis dans une main calleuse. Et dans un monde moins directement assujetti à l’homme, on trouve évidemment des perdrix, des faisans, des biches, des lièvres qui n’ont guère de chance, et sont blessés à chaque rencontre du chasseur, alors qu’il en est d’autres qui, on ne sait comment ni par quel privilège, échappent à toutes les battues.

Ils sont donc soumis comme nous à d’incontestables injustices. Mais nous ne songeons point, à propos de ces injustices, à mettre en branle tous les dieux, à interroger les puissances occultes ; et pourtant, ce qui leur arrive n’est peut-être que l’image naïvement simplifiée de ce qui nous arrive. Il est vrai que pour eux nous représentons précisément ces puissances occultes que nous cherchons dans notre ciel. Mais alors, sommes-nous en droit d’attendre de ces dernières beaucoup plus de conscience et de justice intelligente que nous n’en témoignons à l’égard des animaux ? En tout cas, quand cet exemple n’aurait fait qu’enlever au hasard un peu de son inutile prestige, pour augmenter d’autant notre esprit d’initiative et de lutte, ce serait déjà un gain non négligeable.

VIII

Malgré ce nouveau décompte, on ne saurait nier qu’il y ait, — tout au moins pour la vie plus complexe de l’homme, — par delà tout ce que nous avons dit, dans la volonté souvent visible du hasard, — cette menue monnaie de la fatalité, — une cause de bonheur ou de malheur que nos explications n’atteignent pas encore. Nous savons, — et cela fait partie de ces idées informes mais fondamentales sur les lois de la vie qu’une expérience millénaire a transmuées en une sorte d’instinct, — nous savons qu’il existe des hommes qui, toutes autres choses égales, ont « la main heureuse » ou « malheureuse ». Il m’a été donné de suivre de fort près la carrière d’un ami victime d’une persistante malchance. Je n’entends pas par là que sa vie fût malheureuse. Il est même remarquable que les hasards contraires respectèrent toujours les grandes lignes de son bonheur réel, probablement parce qu’elles étaient bien défendues. Car il avait en lui une forte existence morale, des pensées, des espoirs, des certitudes, des sentiments profonds. Il n’ignorait point que ces biens se trouvaient à l’abri d’un coup du sort, et que rien, sans son aide, n’aurait pu les détruire. Le destin n’est pas invincible ; c’est-à-dire que la voie centrale de l’existence, le grand canal intérieur, se laisse détourner vers le bonheur ou le malheur, bien que ses ramifications qui s’étendent sur les jours, et les mille affluents qui viennent y verser les hasards du dehors, échappent à notre volonté.

C’est ainsi qu’un beau fleuve, descendu des hauteurs, et tout resplendissant de la noblesse des glaciers, traverse enfin les plaines et les villes, où il ne reçoit plus qu’une eau empoisonnée. Il se trouble un instant ; et nous croyons qu’il perd, pour ne plus la reprendre, l’image du ciel pur qu’il avait empruntée aux bassins des fontaines, et qui semblait son âme et l’expression profonde et limpide de sa force. Pourtant, rejoignez-le, là-bas, sous ces grands arbres ; il y oublie déjà les souillures des ruisseaux. Il ressaisit l’azur dans ses flots transparents et le porte à la mer, aussi clair qu’il était quand il riait encore aux sources des montagnes.