Aussi, l’ami dont je vous parle, quoi qu’il ait pleuré plus d’une fois, ne pleura-t-il jamais ces larmes que l’on verse sur la mort de soi-même et qui ne sortent plus de notre souvenir. Aussi, chaque mécompte, après l’énervement inévitable, n’arrivait-il, en somme, qu’à le rapprocher davantage de son bonheur secret, à concentrer celui-ci, à le circonscrire d’un trait plus sombre, pour le faire paraître plus précieux, plus ardent et plus sûr. Mais sitôt qu’il quittait cet enclos enchanté, les incidents hostiles l’assaillaient à l’envi. Il était, par exemple, fort bon tireur à l’épée, eut trois duels, et fut blessé trois fois par des adversaires moins habiles. S’il s’embarquait, la traversée était rarement heureuse. S’il mettait quelque argent dans une affaire, celle-ci tournait mal. Une erreur judiciaire, où l’impliqua tout un enchaînement de circonstances étrangement malveillantes, fut pour lui la source de longs et sérieux ennuis. En outre, de visage agréable et l’œil plein de franchise et de bonté, il n’était pas ce qu’on appelle « sympathique ». Il n’attirait point d’abord cette première affection spontanée que nous donnons souvent, et sans savoir pourquoi, à l’inconnu qui passe, à un ennemi même. Sa vie sentimentale ne fut guère plus favorisée que l’autre. Aimant, et infiniment plus digne d’être aimé que la plupart de ceux auxquels le sacrifia le cœur fortuit des femmes ; là encore, il ne trouva que trahisons, chagrins et déceptions. Il allait ainsi, se tirant de son mieux des médiocres pièges que lui tendait à chaque pas son ingrate fortune, non découragé ni intimement attristé, mais un peu étonné de tant d’acharnement, jusqu’à ce qu’il rencontrât enfin la seule et grande chance de sa vie : un amour égal à celui qui attendait en lui, exclusif, passionné, complet, inaltérable. A partir de cette heure, comme sous la bienfaisante influence d’une étoile nouvelle qui mêlait ses rayons à la sienne, il sentit peu à peu les événements fâcheux s’espacer, s’alentir, s’éloigner, et prendre une autre route. On eût dit qu’ils quittaient à regret l’habitude de le suivre. Il vit réellement tourner la chance. Et voici qu’aujourd’hui, rentré dans l’atmosphère indifférente et neutre du hasard commun à la plupart des hommes, il se rappelle en souriant le temps où chacun de ses gestes, épié par l’ennemi insaisissable, suscitait un danger.

IX

N’appelons pas les dieux pour expliquer ces phénomènes. Ils n’auront qualité pour nous expliquer quelque chose, qu’après qu’ils se seront clairement expliqués sur eux-mêmes. Et le destin, qui n’est que le plus inconnu d’entre eux, a moins que tous les autres le droit d’intervenir et de nous crier, comme il fait, du fond de son inébranlable nuit : « C’est moi qui l’ai voulu ! » N’invoquons pas davantage les lois illimitées de l’Univers, les desseins de l’histoire, la volonté des mondes, la justice des étoiles. Ces puissances existent, et nous les subissons comme nous subissons la puissance du soleil. Mais de même que celle-ci agit sans nous connaître, il nous reste une liberté probablement immense dans le cercle démesuré de leurs influences, et elles ont mieux à faire qu’à se pencher sur nous pour poser un brin d’herbe ou soulever une feuille dans le petit sentier de notre fourmilière. Puisqu’il s’agit de nous, de notre vie étroite, c’est, je pense, en nous-mêmes que se trouve la clef du mystère, car il est vraisemblable que tout être porte en soi la meilleure solution du problème qu’il propose.

Il y a en nous, sous notre existence consciente, soumise à la raison et à la volonté, une existence plus profonde, qui plonge, d’une part, dans un passé que l’histoire n’atteint pas, et de l’autre dans un avenir que des milliers d’années n’épuiseront jamais. Il n’est pas téméraire de croire que tous les dieux s’y cachent, et que ceux dont nous avons peuplé la terre et les planètes en sortirent tour à tour, pour lui donner un nom et une forme que notre imagination pût comprendre. A mesure que l’homme voit plus clair, qu’il a moins besoin de symboles et d’images, il diminue le nombre de ces noms, le nombre de ces formes. Il arrive peu à peu à n’en prononcer qu’un, à n’en réserver qu’une, et soupçonne bientôt que cette dernière forme et que ce dernier nom ne sont eux-mêmes que la dernière image d’une puissance dont le trône fut toujours en lui-même. Les dieux rentrent alors en nous d’où ils étaient sortis ; et c’est là qu’aujourd’hui nous les interrogeons.

X

Je crois donc que c’est dans notre vie inconsciente, — énorme, inépuisable, insondable et divine, — qu’il faut chercher l’explication de nos chances heureuses ou contraires. En nous se trouve un être qui est notre moi véritable, notre moi premier-né, immémorial, illimité, universel, et probablement immortel. Notre intelligence, qui n’est qu’une sorte de phosphorescence sur cet océan intérieur, ne le connaît encore qu’imparfaitement. Mais chaque jour elle apprend davantage que là gisent sans doute tous les secrets des phénomènes humains qu’elle n’a pas compris jusqu’ici. Cet être inconscient vit sur un autre plan et dans un autre monde que notre intelligence. Il ignore le Temps et l’Espace, ces deux murailles formidables et illusoires, entre lesquelles doit couler notre raison sous peine de se perdre. Pour lui, il n’y a ni proximité, ni éloignement, ni passé, ni avenir, ni résistance de la matière. Il sait tout et peut tout. Du reste, on a toujours admis, à des degrés divers, cette science et cette puissance, et l’on a donné à ses manifestations les noms d’instinct, d’âme, d’inconscient, de subconscient, de mouvements réflexes, d’intuition, de pressentiment, etc. On lui attribue notamment cette force indéterminée et souvent prodigieuse de ceux de nos nerfs qui ne servent pas directement à produire notre raison et notre volonté, et qui est apparemment le fluide essentiel, le rayon ultra-violet de la vie universelle. Il est vraisemblable que ce fluide est, à peu de chose près, de même nature chez tous les hommes. Mais il communique avec l’intelligence de façons très diverses. Dans les uns, ce principe inconnu demeure si profondément enseveli, qu’il ne s’occupe que des fonctions physiques et de la permanence de l’espèce. Dans d’autres, au contraire, il paraît toujours en éveil, il s’élève fréquemment jusqu’à affleurer de sa féerique présence la surface de la vie extérieure et consciente ; à tout propos il intervient, prévoit, avertit, décide et se mêle à la plupart des faits prépondérants d’une carrière. D’où vient cette faculté ? On ne saurait le dire. Il n’y a pas de lois fixes et certaines. On ne découvre, par exemple, aucun rapport constant entre l’activité de l’inconscient et le développement de l’intelligence. Cette activité obéit à des règles que nous ignorons. Pour l’instant, en l’état actuel de nos connaissances, elle semble purement accidentelle. On la rencontre en celui-ci et non en celui-là, sans qu’aucun signe permette de soupçonner la cause de cette différence.

XI

Qu’il s’agisse de chance heureuse ou contraire, voici ce qui probablement arrive. Un événement propice ou funeste, venu du fond des grandes lois éternelles, se dresse sur notre route et la barre tout entière. Il est là, immobile, fatal, démesuré, inébranlable. Il ne s’occupe pas de nous ; il n’est pas là pour nous. Il n’a de raison d’être qu’en soi et pour soi. Il nous ignore simplement. C’est nous qui nous approchons de lui, et qui, arrivés à portée de son influence, avons à le fuir ou à l’affronter, à le tourner ou à le traverser. Je suppose que l’événement soit néfaste : un naufrage, un incendie, un coup de foudre ; ou la mort, la maladie, l’accident, la détresse, sous une forme un peu anormale. Il attend, invisible, aveugle, indifférent, parfait, inaltérable, mais encore en puissance. Il existe tout entier, mais seulement dans l’avenir ; et pour nous, dont les sens au service de notre intelligence et de notre conscience sont construits de telle sorte qu’ils ne perçoivent les choses que successivement dans le temps, il est encore comme s’il n’était pas. Prenons, pour préciser davantage, qu’il s’agisse d’un naufrage. Le navire qui doit périr n’est pas sorti du port ; le roc ou l’épave qui le déchirera dort paisiblement sous les flots ; et la tempête, qui n’éclatera qu’à la fin du mois, sommeille, par delà les regards, dans le secret des cieux. Normalement, si rien n’était écrit, et si déjà la catastrophe n’avait eu lieu dans l’avenir, cinquante passagers, venus de cinq ou six pays divers, se fussent embarqués. Mais le navire est bien marqué par le destin. Il est certain qu’il doit périr. Aussi, depuis des mois, peut-être depuis des années, une mystérieuse sélection s’est-elle opérée parmi les voyageurs qui auraient dû partir le même jour. Il est possible que sur ces cinquante voyageurs primitifs, vingt seulement montent à bord au moment où l’ancre se lève[3]. Il se peut même que pas un des cinquante ne réponde à l’appel des circonstances qui, n’eût été le désastre futur, eussent nécessité leur départ, et qu’ils soient remplacés par vingt ou trente autres en qui la voix du hasard ne parle pas avec la même force. Ici, où l’on plonge au plus profond de la plus profonde des énigmes humaines, l’hypothèse s’égare forcément. Mais en présence de ce fait imaginaire qui ne sert qu’à mettre en évidence ce qui se produit si souvent dans les conjonctures plus réduites de la vie quotidienne, au lieu d’avoir recours à des dieux lointains et douteux, n’est-il pas plus naturel de présumer que notre inconscient agisse et décide ? Il connaît, il doit connaître, il doit voir la catastrophe, puisque pour lui il n’y a ni temps ni espace, et qu’elle a lieu en ce moment sous ses yeux, comme elle a lieu sous les yeux des forces éternelles. Peu importe la manière dont il prévient le mal. Parmi les trente voyageurs avertis, deux ou trois auront eu le pressentiment réel du danger ; ce sont ceux en qui l’inconscient est plus libre et atteint plus facilement les premières couches encore obscures de l’intelligence. Les autres ne se douteront de rien, maudiront des retards et des contrariétés inexplicables, feront tout ce qu’ils peuvent pour arriver à temps, mais ne partiront point. Ceux-ci tomberont malades, se tromperont de route, changeront leurs projets, rencontreront une aventure insignifiante, auront une querelle, un amour, un moment de paresse ou d’oubli qui les retiendra malgré eux. Ceux-là n’auront jamais songé à s’embarquer sur le navire prédestiné, alors que c’est le seul qu’ils eussent dû logiquement, fatalement choisir. Chez la plupart, ces efforts de l’inconscient pour les sauver s’effectuent à de telles profondeurs que l’idée qu’ils doivent la vie à leur heureuse chance ne leur vient même pas à l’esprit, et qu’ils croient de bonne foi n’avoir jamais eu l’intention de monter sur le vaisseau marqué par les puissances de la mer.

[3] Il est en effet remarquable et constant que dans les grandes catastrophes, on compte d’habitude infiniment moins de victimes que les probabilités les plus raisonnables ne l’eussent fait redouter. Au dernier moment, une circonstance fortuite et exceptionnelle a presque toujours éloigné la moitié et parfois les deux tiers des personnes que menaçait le danger encore invisible. Un paquebot qui sombre a généralement bien moins de passagers qu’il n’en aurait eu s’il n’eût pas dû sombrer. Deux trains qui se rencontrent, un express qui tombe dans un précipice, etc., transportent moins de voyageurs que les jours où rien ne leur arrive. Un pont qui s’effondre, le fait le plus souvent, et contre toute attente, au moment où la foule le quitte. Il n’en va malheureusement pas ainsi dans les incendies de théâtres et autres lieux publics. Mais là, on le sait, ce n’est pas le feu, mais la présence même de la foule affolée et forcenée qui constitue le principal danger. D’autre part, un coup de grisou éclate de préférence quand il y a dans la mine un nombre de mineurs sensiblement inférieur à celui qui devrait régulièrement s’y trouver. De même, lorsque saute une poudrerie, une cartoucherie, etc., c’est généralement au moment où la plupart des ouvriers, qui tous auraient fatalement péri, s’en étaient éloignés pour quelque cause futile, mais providentielle. Cela est si vrai que cette observation presque invariable s’est transformée en une sorte de cliché que nous connaissons tous. Tous les jours, nous lisons dans les faits divers des gazettes des phrases de ce genre : « Une catastrophe qui aurait pu avoir des conséquences épouvantables, grâce à telle circonstance, s’est heureusement bornée à, etc… » Ou bien : « On frémit quand on pense que si le même accident s’était produit une minute plus tôt, alors que tous les ouvriers, que tous les voyageurs, etc. »

Est-ce clémence du Hasard ? Nous croyons de moins en moins à la personnalité, à l’intelligence et aux intentions du Hasard. Il est bien plus naturel de supposer que quelque chose en l’homme a flairé le malheur, et qu’un instinct obscur, mais très sûr chez beaucoup d’êtres, les a éloignés du danger au moment où, grandissant subitement, il prenait la forme imminente et impérieuse de l’Inévitable. C’est alors une sorte de panique sourde et cachée de l’Inconscient, qui ne se traduit au dehors que par une velléité, un caprice, un incident, souvent puérils et inconsistants, mais irrésistibles et sauveurs.