Pour ce qui est de ceux qui, fidèlement, sont arrivés au fatal rendez-vous, ils appartiennent à la tribu infortunée. Ils forment une race plus malheureuse dans notre race. Quand tous les autres fuient, eux seuls restent en place. Quand les autres s’écartent, confiants, ils se rapprochent. Ils prennent infailliblement le train qui déraillera, passent à l’heure voulue sous la tour qui s’écroule, entrent dans la maison où déjà le feu couve, traversent la forêt que l’éclair va percer, portent ce qu’ils possèdent au banquier qui va fuir, font le pas et le geste qu’il ne fallait point faire, aiment la seule femme qu’ils eussent dû éviter. Au rebours, s’il s’agit de bonheur, lorsque accourent les autres, attirés par la voix profonde des forces bienveillantes, ils passent sans l’entendre, et jamais prévenus, livrés aux seuls conseils de leur intelligence, le vieux guide, très sage mais à peu près aveugle, qui ne connaît que les petits sentiers au pied de la montagne, ils s’égarent dans un monde que la raison humaine n’a pas encore compris. Certes, ils ont sujet d’accuser le destin, mais non comme ils l’entendent. Ils ont le droit de lui demander pourquoi il n’a pas mis en eux le veilleur avisé qui protège leurs frères. Mais ce reproche fait, qui est le grand reproche aux injustices irréductibles, ils n’ont plus à se plaindre. L’univers ne leur est point hostile. Les calamités ne les poursuivent pas ; ils vont à elles. Les choses du dehors ne leur veulent pas de mal ; ils se donnent aux maux. Le malheur qu’ils saisissent ne les a pas guettés ; eux-mêmes l’ont choisi. Au long de leurs années, ainsi qu’au long de celles de tout homme, les événements attendent, comme des marchandises dans un bazar attendent le chaland qui doit les acquérir. Personne ne les trompe ; ils se trompent simplement. Rien ne les persécute ; mais leur âme inconsciente ne fait pas son devoir. Est-elle plus maladroite ou moins attentive ? Dort-elle sans espoir au fond d’une prison mieux close que les autres ; et nulle volonté ne peut-elle la tirer d’un sommeil si funeste, ni ébranler les redoutables portes qui mènent de la vie qui sait tout sans conscience, à celle qui ignore avec intelligence ?

XII

Un ami devant qui j’agitais ces problèmes me dit hier : « La vie qui nous interroge mieux que les philosophes, va me forcer aujourd’hui même à ajouter une question assez étrange à vos questions. Qu’arrive-t-il lorsque deux chances, c’est-à-dire deux inconscients contraires, l’un heureux et habile, l’autre maladroit et infortuné, s’unissent et se confondent en quelque sorte dans la même aventure, dans la même entreprise ? Lequel l’emportera ? Je le saurai bientôt. Je vais faire cet après-midi une démarche importante, dont dépendent presque entièrement l’avenir, la possibilité de vivre selon sa nature et ses droits, la fortune et tout le bonheur extérieur de l’être qui m’est le plus cher. En interrogeant mon passé qui fut toujours clément, où le hasard me fut un ami prévoyant et fidèle, en me retournant pour revoir les cinq ou six moments qui, dans toutes les vies, sont comme les pivots d’or sur lesquels a roulé la chance favorable, j’ai foi en mon étoile, et je suis moralement sûr que la démarche, si elle n’intéressait que moi, réussirait sans peine, car j’ai « la main heureuse ». Mais la personne pour laquelle je la fais n’a jamais eu de chance. Avec l’intelligence la plus subtile et la plus étendue, avec une volonté mille fois plus prudente, plus ferme que la mienne, elle a, il faut le croire, un inconscient stupide ou malveillant, qui l’oblige de parcourir, sans lui faire grâce d’une station, l’âpre route des injustices, des passe-droits, des coïncidences fâcheuses, des contre-temps et des déceptions. Ne doutez pas qu’il l’eût embarqué de force sur le navire dont vous parliez. Je me demande donc de quelle façon mon inconscient alerte et avisé se conduira envers ce frère indolent et néfaste, au nom duquel il doit agir, et dont il va, pour ainsi dire, prendre la place.

Comment et où se forme en cet instant la décision si grave à la recherche de laquelle je sortirai tout à l’heure ? Pendant que je vous parle, quelle est donc la puissance qui pèse le pour et le contre, c’est-à-dire le bonheur et le malheur de celle que je représente ? De quelle sphère, de quelle vertu peut-être immémoriale, de quel esprit caché ou de quelle étoile invisible tombera donc le poids qui fera pencher la balance vers l’ombre ou la lumière ? En apparence, c’est la raison, c’est la volonté, l’intérêt des parties qui décide ; dans la réalité plus profonde, c’est souvent autre chose. Lorsqu’on se trouve ainsi en face du problème, et que l’amour qu’on a pour ceux qui le subissent nous ouvre un peu les yeux, il ne semble plus aussi simple, et l’on jette un regard étonné, anxieux et presque vierge sur tout l’inconnu qui nous mène et auquel nous obéissons.

Je vais donc tenter cette démarche avec une émotion plus grande, avec plus de force et d’ardeur que si ma propre vie et mon propre bonheur se trouvaient en péril. Celle pour qui je la fais est en effet « plus moi que tout moi-même » et depuis longtemps son bonheur est la source du mien. Ma raison et mon cœur en sont bien convaincus ; mais mon inconscient le sait-il ? Ma raison et mon cœur, qui forment ma conscience, ont à peine trente ans, mais mon âme inconsciente qui se souvient encore des secrets primitifs, compte peut-être des siècles. Elle évolue sans hâte. Elle est lente comme un monde qui tourne dans le temps qui n’aura point de fin. Aussi ignore-t-elle probablement encore qu’une seconde existence est venue se mêler à la mienne et l’absorbe tout entière. Combien s’écouleront d’années avant que la grande nouvelle pénètre en sa retraite ? Ici encore elle est diverse et inégale. Chez l’un elle apprend tout de suite ce qui se passe dans le cœur ; chez l’autre, elle ne prend qu’une part très tardive aux phénomènes de la raison. Du reste, il y a des amours où elle précède le cœur et la raison : l’amour maternel, par exemple. L’âme inconsciente d’une mère ne se sépare qu’à la longue de celle de ses enfants, et veille d’abord sur ceux-ci avec bien plus de zèle et de sollicitude que sur la mère même. Mais dans un amour comme le mien, il est impossible de dire si elle sait ou ignore que cet amour m’est plus nécessaire que la vie. Pour moi, je crois qu’elle reste convaincue que la démarche que je vais faire au nom de cet amour ne me regarde en rien. Elle ne paraîtra pas et n’interviendra point. Au moment où je tends toute mon énergie, toutes mes espérances, plus que s’il était question de mon propre salut, elle vaque à ses mystérieuses besognes au fond de sa ténébreuse demeure. Si j’allais demander justice pour moi-même, elle serait déjà en éveil. Peut-être saurait-elle que ce n’est pas aujourd’hui qu’il convient que j’agisse. Je ne me rendrais nullement compte, j’imagine, de son intervention ; mais elle susciterait quelque obstacle imprévu. Je tomberais malade, je ferais une chute, je serais attiré par un événement secondaire qui m’empêcherait d’arriver à l’heure défavorable. Puis, une fois en présence de celui entre les mains de qui se trouverait mon destin, ma vigilante amie me couvrirait de ses ailes, m’inspirerait son souffle, m’éclairerait de sa lumière. Elle me dicterait les paroles qu’il faudrait dire, et qui répondraient seules aux objections secrètes du maître de mon sort. Elle m’imposerait l’attitude, les silences, les gestes ; elle me donnerait la confiance, elle répandrait sur moi l’influence innomée, qui, bien plus que les raisons de la raison et l’éloquence de l’intérêt, déterminent souvent le choix des hommes. Tout cela, j’ai bien peur qu’elle ne s’abstienne de le faire. Elle ne se dérangera pas. Elle ne se montrera pas au seuil accoutumé. Obtuse, impénétrable à l’idée que ma vie n’est plus toute en moi-même, elle agira selon sa conviction tant de fois séculaire, et croyant me servir en faisant échouer ce qui, dans sa pensée, ne me regarde pas, elle me fera plus de mal, elle me causera une douleur plus profonde que si elle me trahissait à l’approche de la mort. Je n’apporterai donc en toute cette affaire qu’un très pâle reflet, une sorte de fantôme de ma chance, et je me demande avec crainte s’il sera suffisant pour balancer la mauvaise volonté de la chance contraire dont je suis revêtu et que je représente. »

XIII

Quelques jours après, mon ami m’apprit que sa démarche n’avait pas réussi. Il est possible qu’il ne doive cet échec qu’au hasard ou à son manque de confiance. Car la confiance qui pressent le succès, s’acharne à l’obtenir, déploie des ressources que ne connaissent pas l’hésitation et le doute, et ne démasque aucune de ces faiblesses involontaires dont sait profiter l’instinct de l’adversaire. Il est probable aussi qu’il y a beaucoup de vrai dans sa mise en scène de l’inconscient. Du reste, à une certaine profondeur, inconscient et confiance se confondent ; et il est fort difficile de dire où commence le premier, où finit la seconde.

Sans nous arrêter à cette recherche trop subtile, écoutons la vie nous poser d’autres questions plus directes au sujet de la chance qui est une des grandes questions de la vie. Il en est d’un intérêt pour ainsi dire quotidien. Elle nous demande, par exemple, quelle conduite il nous faudra tenir envers les hommes incontestablement malchanceux, et dont la mauvaise étoile est si funestement puissante qu’elle mène immanquablement au désastre tout ce qui s’aventure trop près de la sphère, souvent très étendue, de sa pernicieuse influence. Doit-on les fuir sans scrupules, comme le conseille le Dr Foissac ? — Oui, sans doute, si leurs malheurs proviennent d’un esprit imprudent, hasardeux, inattentif, brouillon, fumeux ou utopique. La malchance est une maladie contagieuse qui souvent se propage d’inconscient à inconscient. Mais s’il s’agit de malheurs réellement immérités, qui frappent ceux que nous aimons, la fuite est injuste et honteuse. Ici, la partie libre et fière de notre être, qui ignore tant de choses, mais qui crée des vérités d’une autre nature, qui sont comme les premières fleurs d’un monde en formation, a le devoir de tenir tête à la sagesse universelle de l’inconscient, de braver ses avertissements, et de l’entraîner dans sa ruine qui est une victoire sur un plan qu’éclaire un idéal dont l’inconscient lui-même arrivera peut-être à tenir compte un jour.

XIV

Nous sommes ainsi amenés à nous demander si l’inconscient, auquel nous attribuons notre chance, est réellement immuable et imperfectible. Qui de nous n’a observé les bizarres habitudes de la chance ? Elle semble, quand on la regarde s’agiter dans une petite ville ou parmi un certain nombre d’hommes qu’on ne perd pas de vue, une sorte de déesse obstinée et fantasque comme un taon. Selon l’être ou l’événement auquel elle s’attache, elle prend aussitôt une personnalité et un caractère bien tranchés. Elle a des manies très diverses, mais elle est pour ainsi dire invariable en chacune d’elles. Suivant que l’on surprend le premier ou le second de ses gestes, il est impossible ou facile de prévoir ce qu’elle fera par la suite. Divinité protéenne que nulle image ne saurait entièrement envelopper, ici elle surgit inopinément, comme un jet d’eau au milieu d’un désert, et disparaît après avoir donné naissance à une éphémère oasis. Là-bas, elle revient à intervalles réguliers, s’attroupe et s’éparpille, comme ces oiseaux migrateurs qui obéissent au rythme des saisons. A notre droite, elle renverse un homme, et ne s’en occupe plus ; à notre gauche, elle en terrasse un autre, et s’acharne affreusement sur sa victime. Mais presque toujours, qu’il s’agisse de biens ou de maux, elle demeurera étonnamment fidèle au caractère qu’elle assuma, une fois pour toutes, croirait-on, dans chaque cas particulier. Celui-ci, par exemple, qui n’a pas réussi à la guerre, n’y réussira jamais ; celui-là perdra ou gagnera régulièrement au jeu ; un autre sera inévitablement trompé ; un quatrième se verra persécuté par l’eau, le feu ou les accidents de la rue ; un cinquième se trouvera constamment heureux ou malheureux en amour, dans les affaires d’argent, et ainsi de suite. N’est-ce pas encore, sinon une preuve, du moins un indice que ce n’est point hors de nous mais en nous qu’elle règne, et que nous la formons et la revêtons d’une force cachée qui n’émane que de nous ?