Dès qu’il sort des sentiers faciles mais artificiellement éclairés de toute religion positive, je ne crois pas que l’homme le plus avide d’illusions et de mystères, s’il interroge sincèrement et attentivement son expérience personnelle, s’il regarde les maux extérieurs qui frappent aveuglément autour de lui les bons et les méchants, je ne crois pas que cet homme puisse longtemps douter de cette vérité que, dans le monde où nous vivons, il n’y a pas de justice physique provenant de causes morales, que cette justice se présente sous forme d’hérédité, de maladie, de phénomènes atmosphériques ou géologiques, ou sous toute autre imaginable. Ni la terre, ni le ciel, ni la nature, ni la matière, ni l’éther, ni aucune des forces que nous connaissons, hors celles qui sont en nous, ne se préoccupe de justice, n’a le moindre rapport avec notre morale, avec nos pensées et nos intentions. Il n’y a, entre le monde extérieur et nos actes, que de simples relations de cause à effet, essentiellement amorales. Si je commets telle imprudence ou tel excès, je cours tel danger et je paie telle dette à la nature. Et comme l’excès ou l’imprudence ont le plus souvent une cause que nous nommons immorale, parce que nous avons dû accommoder notre vie aux petites exigences de notre santé et de notre sécurité, nous ne pouvons nous empêcher d’établir un rapport entre la cause immorale et le danger couru ou la dette à payer, et nous reprenons cette confiance à la justice de l’univers qui est le préjugé le mieux enraciné dans notre cœur. Mais en reprenant cette confiance nous perdons de vue qu’il en eût été exactement de même si l’excès ou l’imprudence avaient eu une cause innocente ou héroïque, pour parler selon notre vocabulaire enfantin. Que je me jette à l’eau par un froid rigoureux, afin de sauver mon semblable, ou que j’y tombe en essayant de l’y jeter, les conséquences du refroidissement seront absolument pareilles, et rien sur la terre ni sous les cieux, hormis moi-même et l’homme s’il le peut, n’ajoutera une souffrance à mes souffrances parce que j’ai commis un crime, n’enlèvera une douleur à mes douleurs parce que j’ai fait un acte de vertu.

IV

Prenons une autre forme de cette justice physique : l’hérédité. Nous y retrouvons la même ignorance des causes morales, la même indifférence. Ce serait, il faut en convenir, une justice étrange qui ferait retomber sur le fils et sur l’arrière-petit-fils le poids d’une faute commise par le père ou le bisaïeul. Mais elle ne serait pas contraire à la morale humaine, l’homme l’admettrait sans peine ; elle paraîtrait même naturelle, grandiose, passionnante. Elle prolongerait indéfiniment notre individualité, notre conscience et notre existence, et, à ce point de vue, elle s’accorderait avec un grand nombre de faits qu’on ne peut guère contester, et qui prouvent que nous ne sommes pas des êtres exclusivement bornés à nous-mêmes, mais que nous avons plus d’un rapport subtil et encore incomplètement connu avec tout ce qui nous entoure, tout ce qui nous précède et nous suit dans la vie.

Mais si cela est vrai à certains égards, cela ne l’est point en ce qui concerne la justice de l’hérédité physique. L’hérédité physique ne tient aucun compte des causes morales de l’acte dont les descendants paient les conséquences. Il y a, entre ce qu’a fait le père qui a compromis sa santé, et ce que souffre le fils, un lien physique, mais les intentions, les mobiles du père, mobiles peut-être coupables, peut-être héroïques, n’auront aucune influence sur les souffrances que le fils doit subir. Ajoutons que le champ de la prétendue justice de l’hérédité physique est apparemment très restreint. Un père peut avoir commis mille fautes abominables, avoir assassiné, trahi bassement, persécuté l’innocent, dépouillé les malheureux, sans que ces crimes laissent la moindre trace dans l’organisme de ses enfants. Il suffit qu’il ait eu soin de ne rien faire qui pût altérer sa santé.

En somme, la justice de l’hérédité punirait presque exclusivement deux espèces de fautes : l’alcoolisme et la débauche. Mais si l’alcoolisme est un vice assez répugnant et souvent très coupable, il est souvent aussi une faiblesse plutôt qu’un crime, et, dans quelques cas, il serait difficile d’imaginer une faute qui supposât moins de mauvaise volonté, moins de perversité. On ne s’explique donc pas pourquoi la morale de l’univers punirait d’une manière si spéciale, si terrible, et pour ainsi dire éternelle, une faute relativement innocente, alors qu’elle n’a nul souci du parricide, par exemple, de l’empoisonneur ou du tortionnaire.

Quant à la débauche, il est vrai que parmi d’autres maux, un mal redoutable, et le plus funeste à la descendance, la châtie fréquemment. Mais ici encore, c’est, de la part de la justice des choses, la même ignorance des causes morales, le même aveuglement. L’acte de débauche peut être monstrueux au point de vue moral, il peut avoir été préparé par des machinations affreuses, être tout souillé d’abus de pouvoir, de désespoirs et de larmes. D’autre part, il est possible qu’il soit indifférent, innocent même. Peu importe à la justice des choses, elle frappe à raison des précautions prises ou négligées, à raison de la fréquence de l’aventure, et souvent au hasard, mais jamais elle ne tient compte de l’état d’âme de sa victime. Au reste, on pourrait faire au sujet de la débauche la même remarque qu’au sujet de l’alcoolisme : pourquoi ce châtiment tout spécial et presque illimité d’une faute souvent inoffensive ? Il y a des débauches qui, aux yeux de la raison froide et haute que devrait posséder une justice souveraine, sont incomparablement moins coupables que bien des pensées basses, que bien des sentiments mauvais, qui passent inaperçus dans notre cœur. Enfin, pour conclure ce chapitre, il ne serait pas difficile d’imaginer ou de trouver tel cas, où les enfants et les petits-enfants d’un très honnête homme seraient irrémissiblement punis dans leur intelligence et dans leur chair, parce que leur père aurait contracté un mal inguérissable dans l’accomplissement d’un acte qu’il considérait, à tort ou à raison, comme un acte de réparation, d’abnégation, de sacrifice ou de loyauté.

V

Voilà la Justice de la nature quant à l’hérédité physique. En ce qui concerne l’hérédité morale, il ne semble pas qu’elle ait des principes différents, mais, comme il s’agit ici de modifications de l’esprit et du caractère, infiniment plus complexes et plus insaisissables, les phénomènes sont moins frappants et moins sûrs. L’hérédité morale, du moins dans le domaine pathologique, qui est le seul assez caractéristique pour qu’on y puisse faire des observations décisives, l’hérédité morale n’est que la forme spirituelle de l’hérédité physique ; celle-ci est le principe de celle-là, celle-là le prolongement de celle-ci ; et à l’origine de la première, au point de vue de la justice, on trouve, par conséquent, la même indifférence, le même aveuglement. Les descendants de l’alcoolique ou du débauché, quelle que soit la perversité ou l’innocence de la cause morale de l’alcoolisme ou de la débauche, pourront être frappés du même coup, dans leur esprit et dans leur chair. Ils auront presque inévitablement une tare intellectuelle s’ils ont une tare matérielle. Et qu’ils soient fous, idiots, épileptiques, qu’ils aient des instincts criminels irrésistibles ou ne doivent redouter qu’un très léger déséquilibre des facultés mentales, peu importe ; voilà l’âme atteinte en même temps que le corps, et la plus effroyable peine morale que puisse inventer une justice suprême, — s’il était un instant question de justice, — appliquée à des actes qui font d’ordinaire moins de mal, et sont presque toujours moins pervers, que des centaines d’autres que la nature ne songe pas à punir. Et de plus, elle est appliquée aveuglément, cette peine, et sans tenir le moindre compte des mobiles peut-être excusables, peut-être indifférents, peut-être excellents de ces actes.

Est-ce à dire que l’alcoolisme et la débauche comptent seuls dans l’hérédité morale ? En aucune façon, et ce serait absurde. Mille facteurs plus ou moins inconnus interviennent. Certaines qualités morales semblent se transmettre, comme certaines qualités physiques. Dans telle race on retrouve à peu près constamment telles vertus probablement acquises. Mais quelle est la part de l’exemple, du milieu, de l’hérédité ? Le problème se complique tellement, les faits sont si souvent contradictoires, qu’il n’est plus possible, dans la houle des causes innombrables, de suivre le sillage d’une cause déterminée. Il suffit de constater que dans les seuls cas nets, frappants et décisifs où une justice intentionnelle puisse se manifester dans l’hérédité physique ou morale, nous n’en trouvons pas trace. Et si nous n’en trouvons point là, il nous est plus difficile encore d’en trouver ailleurs.

VI