Ainsi, nous ne pouvons dire qu’il y ait trace, ni au-dessus, ni autour, ni au-dessous de nous, ni dans cette vie, ni dans notre autre vie qui est celle de nos enfants, d’une justice intentionnelle. Mais, en nous adaptant à l’existence, nous avons été naturellement amenés à imprégner de notre morale les principes de causalité que nous rencontrions le plus souvent, en sorte qu’il existe une très suffisante apparence de justice effective, récompensant ou punissant la plupart de nos gestes selon qu’ils se rapprochent ou s’écartent de certaines lois nécessaires à la conservation des êtres. Il est évident que si j’ensemence mon champ, j’aurai cent fois plus de chances de récolter l’été prochain, que n’en aura mon voisin qui n’ensemence pas le sien parce qu’il préfère vivre dans la paresse ou la dissipation. Voilà le travail récompensé avec une certitude satisfaisante, et nous avons fait du travail l’acte moral par excellence et le premier des devoirs, parce qu’il est indispensable au maintien de notre existence. On pourrait multiplier à l’infini les exemples de ce genre. Si j’élève bien mes enfants, si je suis bon et juste envers ceux qui m’entourent, si je suis honnête, actif, sincère, prudent et sage en toutes circonstances, j’aurai plus de chance de trouver de la piété filiale, de l’affection, du respect et des moments heureux que celui qui aura été ou aura fait tout le contraire. Néanmoins ne perdons pas de vue que mon voisin ne récolterait pas davantage si, diligent et sobre à son ordinaire, une cause respectable et peut-être admirable, — par exemple une maladie contractée au chevet de sa femme ou de son voisin — l’avait empêché de semer son blé en temps voulu. Il en irait de même, mutatis mutandis, dans les autres cas que je viens d’énumérer. Mais ces cas où une cause respectable ou excellente met obstacle à l’accomplissement d’un devoir sont exceptionnels, et, en général, entre la cause et l’effet, entre l’exigence de la loi nécessaire et le résultat de l’effort qui y obéit, il y a, grâce à notre souplesse, une concordance suffisante pour maintenir en nous l’idée de la justice des choses.

VII

Cette idée, qui dort au fond des moins mystiques et des moins crédules, est-elle salutaire ? Cette partie de notre morale n’est-elle pas posée comme un insecte sur un rocher qui tombe, et qui, durant la chute, s’imagine que le rocher ne se déplace que pour le soutenir ? Existe-t-il des erreurs et des mensonges qu’il faille encourager ? Peut-être y en eut-il qui furent un moment bienfaisants ; mais, leurs bienfaits passés, ne s’est-on pas retrouvé en face de la vérité, et n’a-t-on pas dû lui faire le sacrifice qu’on avait différé ? Était-il nécessaire d’attendre que l’illusion ou le mensonge qui paraissaient nous faire du bien commençassent à nous faire du mal, ou retardassent tout au moins l’accord indispensable entre la réalité bien sentie et la manière de l’interpréter, d’en profiter ou de l’accepter ? Qu’était-ce que le droit divin des rois, l’infaillibilité de l’Église et les récompenses d’outre-tombe, sinon des illusions qui attendirent longtemps que la raison les sacrifiât ? Qu’a-t-on gagné en ne les sacrifiant pas tout de suite ? Un peu de paix trompeuse, quelques consolations parfois funestes, quelques espérances inactives. Mais on a perdu bien des jours ; et l’humanité, qui veut connaître enfin la vérité, et qui a trouvé dans cette recherche une raison d’être qui remplace toutes les autres, a-t-elle beaucoup de temps à perdre ? Il est certain que rien ne lui en fait perdre davantage, car rien n’est plus vivace, plus habile à changer de forme, qu’une illusion déjà déracinée.

Mais qu’importe, dira-t-on, que l’homme fasse telle chose qui est juste, parce qu’il est persuadé que Dieu le regarde, ou parce qu’il s’imagine qu’il y a une sorte de justice dans l’univers, ou simplement, enfin, parce que cette chose lui paraît juste dans sa conscience ? Au contraire, cela importe par-dessus tout. Il y a là trois hommes différents. Le premier, que Dieu regarde, fera plus d’une chose injuste, car il n’y eut pas de Dieu qui n’ait voulu beaucoup de choses injustes. Le deuxième n’agira pas toujours comme le troisième, et le troisième est l’homme véritable que le moraliste doit interroger, car il survivra seul aux deux autres. Il est plus intéressant pour le moraliste d’essayer de prévoir de quelle manière l’homme se conduira dans la vérité, c’est-à-dire dans son élément naturel, que d’examiner de quelle façon il se comporte dans l’erreur.

VIII

J’imagine qu’il paraîtra inutile à ceux qui ne croient pas à l’existence d’un Juge souverain d’examiner aussi gravement cette idée inadmissible de la justice des choses. Oui, présentée de la sorte, telle qu’elle est dans la réalité et mise pour ainsi dire « au pied du mur », elle devient, en effet, inadmissible. Mais dans notre vie de tous les jours nous n’avons pas coutume de nous la représenter de cette façon. En voyant le crime malheureux, la prospérité mal acquise qui finit dans la ruine, la débauche misérable, la méchanceté punie, l’agression inique, un moment triomphante et bientôt désastreuse, nous confondons sans cesse l’effet physique avec la cause morale ; et bien que nous ne croyions point à l’existence d’un Juge, nous en arrivons presque tous à vivre, avec plus ou moins d’abandon, sur je ne sais quelle foi informe à la justice des choses. Et lors même qu’à l’état de raison et d’observation froides nous aurions éprouvé que cette justice n’existe pas, il suffit qu’un événement nous touche de plus près, il suffit parfois de deux ou trois coïncidences plus sensibles, pour que cette conviction croule dans notre cœur, sinon dans notre esprit. Malgré notre raison, malgré notre expérience, un rien réveille en nous l’ancêtre qui était persuadé que les étoiles ne brillaient à leur place éternelle que pour prédire et approuver une blessure qu’il ferait à son ennemi sur le champ de bataille, une parole qu’il prononcerait dans l’assemblée des chefs, une intrigue heureuse qu’il nouerait autour du gynécée. Nous aussi, nous divinisons nos sentiments selon notre intérêt, mais, comme les dieux n’ont plus de nom, nous les divinisons d’une manière moins précise et moins sincère, et c’est la seule différence. Quand les Grecs, impuissants devant Troie, ont besoin d’un secours et d’un signe frappants, ils vont arracher à Philoctète l’arc et les flèches d’Hercule, et l’abandonnent ensuite, nu, malade et sans armes, dans une île déserte ; et c’est la Justice mystérieuse plus haute que la justice humaine, et c’est l’ordre des dieux. Et nous, quand une iniquité nous semble utile, c’est au nom de la race future, au nom de l’humanité, au nom de la patrie que nous la réclamons. Et, d’un autre côté, lorsqu’un grand malheur nous atteint, il n’y a plus de justice, il n’y a plus de dieux ; mais s’il frappe notre ennemi, l’univers se repeuple à l’instant de juges invisibles ; et si c’est un bonheur inespéré et disproportionné à nos mérites qui nous advient, nous nous imaginons sans peine qu’il y avait en nous des vertus si cachées que nous les ignorions nous-mêmes, et nous sommes plus heureux qu’on les ait découvertes que du bonheur même qu’elles nous ont attiré.

IX

« Tout se paie », disons-nous. Oui, au fond de notre cœur et dans le domaine humain tout se paie selon la justice en monnaie de bonheur ou de malheur intime. Hors de nous, dans l’univers qui nous enveloppe, tout se paie également, mais le bonheur ou le malheur ne passe plus par les mains de la même intendante. Il est distribué d’autre façon et pour d’autres motifs, en vertu d’autres lois. Ce n’est plus la justice de la conscience qui préside ; c’est la logique de la nature ignorante de notre morale. Il y a en nous un esprit qui ne pèse que les intentions ; il y a hors de nous une puissance qui ne pèse que les faits. Nous nous persuadons qu’ils agissent de concert. Mais, en réalité, si l’esprit jette souvent un regard du côté de la puissance, la puissance ignore l’esprit aussi totalement qu’un homme qui pèse de la houille dans l’Europe du nord ignore l’existence d’un autre homme qui pèse des diamants dans l’Afrique australe. Nous mêlons constamment notre sentiment de justice à cette logique amorale ; et c’est la source de la plupart de nos erreurs.

X

Au reste, nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre de l’indifférence de l’univers et à la déclarer monstrueuse et incompréhensible. Nous n’avons pas le droit de nous étonner d’une injustice à laquelle nous prenons une part très active. Il n’y a, il est vrai, nulle trace de justice dans les accidents, dans les maladies, ni dans la plupart des hasards de la vie extérieure qui frappent aveuglément le bon et le méchant, le traître et le héros, la sœur de charité et l’empoisonneuse. Mais nous rangeons volontiers sous la rubrique : « Injustice de l’Univers » un grand nombre d’injustices exclusivement humaines et infiniment plus fréquentes et plus meurtrières que la tempête, la maladie et l’incendie. Je ne parle pas de la guerre ; on pourrait m’objecter qu’on l’attribue moins à la nature qu’à la volonté des peuples ou des rois. Mais la pauvreté, par exemple, que nous mettons encore au nombre des maux irresponsables, au même titre que la peste ou le naufrage, la pauvreté avec ses douleurs écrasantes et ses déchéances héréditaires, combien de fois n’est-elle pas imputable à l’injustice de notre état social qui n’est que le total des injustices de l’homme ? Pourquoi, au spectacle d’une misère imméritée, cherchons-nous dans le ciel un juge ou une cause impénétrable, comme s’il s’agissait d’un coup de foudre ? Oublions-nous qu’ici nous nous trouvons dans la partie la mieux connue et la plus sûre de notre domaine et que c’est nous qui organisons la misère et la distribuons aussi arbitrairement, au point de vue moral, que le feu distribue ses ravages et la maladie ses souffrances ? Est-il raisonnable de nous étonner que l’océan ne tienne pas compte de l’état d’âme de sa victime, alors que nous, qui avons une âme, c’est-à-dire l’organe par excellence de la justice, nous ne tenons pas compte de l’innocence de milliers de misérables qui sont nos victimes ? Est-ce une excuse suffisante que d’éloigner de nos soucis quotidiens, pour en faire une force fatale, une force qui est tout entière dans nos mains ? En vérité, nous sommes d’étranges juges et d’étranges amants d’une justice idéale ! Nous frémissons d’un bout du monde à l’autre, devant une erreur judiciaire, mais l’erreur qui condamne à la misère les trois quarts de nos frères, et qui est aussi purement humaine que l’erreur d’un tribunal, nous l’attribuons à je ne sais quelle puissance inaccessible et implacable. Que l’enfant d’un brave homme de notre voisinage naisse aveugle, idiot ou contrefait, nous irons chercher n’importe où, jusque dans les ténèbres d’une religion que nous ne pratiquons plus, un dieu quelconque pour interroger sa pensée ; mais si l’enfant naît pauvre, ce qui d’habitude, non moins que l’infirmité la plus grave, rabaisse de plusieurs degrés la destinée d’un être, nous ne songerons pas à poser une seule question au Dieu qui est partout où nous sommes, puisqu’il n’est fait que de nos volontés. Avant de désirer un juge idéal il serait nécessaire d’épurer nos idées, car ce juge participera des tares de ces idées. Avant de nous plaindre de l’indifférence de la nature et d’y chercher une équité qui n’y est point, il serait sage d’attaquer, dans nos régions humaines, une iniquité qui s’y trouve, et quand elle ne s’y trouvera plus, la part réservée aux injustices du hasard paraîtra probablement réduite de deux tiers. Elle sera, en tout cas, plus diminuée que si nous avions rendu l’orage raisonnable, le volcan perspicace, l’avalanche avisée, le froid et le chaud circonspects, la maladie judicieuse, la mer intelligente et attentive à nos vertus et à nos intentions secrètes. Il y a, en effet, beaucoup plus de pauvres que de naufragés ou de victimes d’accidents matériels, et beaucoup plus de maladies dues à la misère qu’aux caprices de notre organisme, ou à l’hostilité des éléments.