Ne nous hâtons pas de conclure ; trop de points sont encore incertains. En voulant imiter ce que nous appelons l’injustice de la nature, nous risquons de n’imiter et de ne favoriser que notre propre injustice. Quand nous disons que la nature n’est pas juste, cela revient en somme à déplorer qu’elle ne s’occupe pas davantage de nos petites vertus, de nos petites intentions et de nos petits héroïsmes, et c’est moins notre désir d’équité que notre vanité qui est blessée. Mais de ce que notre morale n’est pas proportionnée à l’énormité de l’univers et à ses destinées infinies, il ne suit pas que nous devions l’abandonner, car elle est proportionnée à notre stature et à nos destinées restreintes.
Au surplus, l’injustice de la nature fût-elle incontestable, il faudrait examiner l’autre question qui reste entière, à savoir, s’il est ordonné à l’homme de suivre la nature dans son injustice. Ici, écoutons-nous nous-mêmes, plutôt que d’écouter une voix si formidable que nous ne saisissons aucune des paroles qu’elle profère. Notre raison et notre instinct nous disent qu’il est légitime de suivre le conseil de la nature, mais ils disent aussi qu’il ne faut point le suivre lorsqu’il heurte en nous un autre instinct également profond qui est l’instinct du juste et de l’injuste. Et si les instincts se rapprochent de la vérité et doivent être respectés à proportion de leur force, celui-ci est peut-être le plus puissant, puisqu’il a lutté seul jusqu’à ce jour contre tous les autres et n’est pas encore ébranlé. L’heure n’est pas venue de le renier. Hommes, il nous faut, en attendant d’autres certitudes, demeurer justes dans la sphère humaine. Nous ne voyons ni assez loin ni assez clair pour être justes dans une autre. Ne nous hasardons pas dans une sorte d’abîme, dont les races et les peuples trouvent sans doute l’issue, mais où l’homme en tant qu’homme ne doit pas pénétrer. L’injustice de la nature finit par devenir de la justice pour l’espèce, elle a le temps d’attendre et cette injustice est à sa taille. Mais nous, tout cela nous écrase, et nous comptons trop peu de jours. Laissons la force régner dans l’univers et l’équité dans notre cœur. Si la race est irrésistiblement et, je pense, justement injuste, si la foule même paraît avoir des droits que n’a pas l’homme isolé, et commet parfois de grands crimes inévitables et salutaires, le devoir de chaque individu dans la race, le devoir de tout homme dans la foule, est de demeurer juste au centre de toute la conscience qu’il parvient à réunir et à maintenir en lui-même. Nous n’aurons qualité pour abandonner ce devoir que lorsque nous saurons toutes les raisons de la grande injustice apparente ; et celles qu’on nous donne : la conservation de l’espèce, la reproduction et la sélection des plus forts, des plus habiles et des « mieux adaptés », ne sont pas suffisantes à déterminer un changement si effroyable. Certes, chacun de nous doit tâcher d’être le plus fort, le plus habile, et de s’adapter le mieux possible aux nécessités de la vie qu’il ne peut transformer ; mais à considérer les qualités qui le font vaincre, manifestent sa puissance morale et son intelligence, et le rendent réellement heureux, le plus habile, le plus fort, et le « mieux adapté », c’est jusqu’ici le plus humain, le plus honnête et le plus juste.
XXIII
« Plus est en moi », dit une belle devise inscrite sur les poutres et au fronton des cheminées d’une vieille demeure patricienne que visitent à Bruges les voyageurs, et qui est située à l’angle de l’un de ces quais mélancoliques et tendres, abandonnés, inanimés, et cependant riants, comme dans une peinture. Plus est en moi, toutes les lois morales, tous les mystères intelligents s’y trouvent, peut dire l’humanité. Il est possible qu’il y en ait bien d’autres au-dessus et au-dessous de nous ; mais si nous devons les ignorer toujours, ils sont pour nous comme s’ils n’étaient point, et si un jour nous apprenions qu’ils existent, nous ne l’apprendrions que parce que, à notre insu, ils étaient en nous-mêmes et nous appartenaient déjà. « Plus est en moi », et peut-être avons-nous le droit d’ajouter : « Et je n’ai rien à craindre de ce qui est en moi ».
En tout cas, c’est en nous que se trouve toute la région active et habitée du grand mystère de la justice.
Quant aux autres régions, elles sont inconsistantes, probablement imaginaires et bien certainement désertes et stériles. Sans doute l’humanité y a trouvé des illusions utiles, encore qu’elles ne fussent pas toujours inoffensives, et, s’il est hasardeux de soutenir que toutes les illusions doivent être détruites, il faut néanmoins qu’il n’y ait pas un désaccord trop manifeste entre elles et notre conception de l’univers. Aujourd’hui, nous voulons, en toutes choses, l’illusion de la vérité. Elle n’est peut-être ni la dernière, ni la meilleure, ni la seule possible, mais c’est celle qui pour le moment nous paraît la plus honnête, et la plus nécessaire. Bornons-nous donc à constater l’admirable amour de justice et de vérité qui est au cœur de l’homme. En restreignant ainsi notre admiration à la région incontestée, peut-être arriverons-nous à savoir ce qu’est cette passion qui est le signe humain par excellence, mais nous apprendrons sans nul doute, — et c’est le plus important, — de quelle manière il est possible de l’agrandir et de la purifier. En voyant la justice fonctionner sans relâche dans le seul temple où elle fonctionne réellement, c’est-à-dire en nous-mêmes, en la voyant se mêler à toutes nos pensées, à toutes nos actions, nous n’aurons pas de peine à découvrir ce qui l’éclaire et ce qui l’obscurcit, ce qui la guide et ce qui la trompe, ce qui la nourrit et ce qui l’affaiblit, ce qui l’attaque et ce qui la défend.
XXIV
Est-elle l’instinct de défense et de conservation de l’humanité ? Est-elle le produit le plus pur de notre raison, ou bien y retrouve-t-on un grand nombre de ces forces sentimentales qui ont si fréquemment raison contre la raison même, et qui ne sont au fond qu’une sorte de raison inconsciente et plus vaste, à laquelle la raison consciente apporte presque toujours une approbation étonnée quand elle arrive aux lieux d’où ces bons sentiments voyaient depuis longtemps ce qu’elle ne voyait pas encore ? De quoi dépend-elle davantage, de notre caractère ou de notre intelligence ? Questions qui ne sont peut-être pas oiseuses si l’on se demande ce qu’il convient de faire pour donner toute sa force et tout son éclat à cet amour de la justice qui est le joyau central de l’âme humaine. Tous les hommes aiment la justice, mais tous ne l’aiment pas du même amour, farouche et exclusif. Tous n’ont pas les mêmes scrupules, la même sensibilité, ni la même certitude. Nous rencontrons des êtres d’une intelligence très développée, dont le sentiment du juste et de l’injuste est infiniment moins délicat et moins sûr que chez d’autres d’une intelligence apparemment très médiocre ; et cette portion de nous-mêmes, mal connue et mal définie, qu’on nomme le caractère a ici une grande influence. Mais il est difficile d’évaluer ce qu’un caractère simplement honnête suppose d’intelligence plus ou moins inconsciente. Au surplus, il importe avant tout d’apprendre de quelle manière il est possible d’éclairer et d’augmenter en nous l’amour de la justice ; et à ce point de vue une chose est certaine, à savoir que notre caractère commence par échapper à l’action directe de notre bonne volonté, au lieu que le développement de notre intelligence y est en grande partie soumis ; on devient meilleur en devenant plus intelligent ; et il est loisible à tout homme de cultiver et d’étendre son intelligence. C’est donc en passant par notre intelligence que nous améliorerons cette portion de l’amour de la justice qui ressortit à notre caractère, car, à mesure que l’intelligence s’élève et s’éclaire, elle parvient à dominer, à éclairer, à transformer nos sentiments et nos instincts.
Mais n’allons plus placer ni interroger cet amour dans une sorte d’infini surhumain et souvent inhumain. Il ne participerait ni de la grandeur ni de la beauté que cet infini peut avoir, il serait incohérent et inactif comme lui. Tandis qu’en apprenant à le trouver et à l’écouter en nous-mêmes, où il est réellement, en voyant de quelle manière il profite de toutes les acquisitions de notre esprit, de toutes les joies et de toutes les souffrances de notre cœur, nous saurons bientôt ce qu’il faut faire pour l’augmenter et l’épurer.