Notre tâche ainsi réduite, sera suffisamment longue et laborieuse. Augmenter, épurer en nous l’idée de justice, savons-nous comment l’entreprendre ? Nous voyons à peu près de quel idéal il faut nous rapprocher, mais que cet idéal est encore altérable et trompeur ! Il est diminué de tout ce que nous n’apercevons pas, de tout ce que nous regardons incomplètement, de tout ce que nous n’interrogeons pas assez profondément. Il n’en est guère qui soit menacé de dangers plus sournois, victime d’oublis plus extraordinaires ou d’erreurs aussi peu vraisemblables. Il n’en est point que nous devions entourer de plus de craintes, de plus de curiosité pieuse et passionnée, de plus de sollicitude. Ce qui nous paraît irréprochablement juste à cette heure n’est probablement qu’une très petite portion de ce qui nous paraîtrait juste si nous changions de place. Il suffit de comparer ce que nous faisions hier à ce que nous faisons aujourd’hui, et ce que nous faisons aujourd’hui paraîtra plein de fautes contre l’équité, s’il nous est donné de nous élever davantage et de le comparer à ce que nous ferons demain. Un événement a lieu ; une pensée s’éclaire, un devoir envers nous même se précise, une relation inattendue se manifeste, et toute l’organisation de notre justice intérieure chancelle et se transforme. Si peu que nous avancions, il nous serait impossible de recommencer à vivre au milieu de bien des tristesses dont nous avons été la cause involontaire, parmi certains découragements que nous avons semés sans le savoir, et pourtant, lorsqu’ils naissaient autour de nous, il nous semblait que nous avions raison, et nous ne croyions pas être injustes. Et de même aujourd’hui, nous sommes satisfaits de notre bonne volonté ; nous nous disons que personne ne souffre par notre faute ; nous sommes persuadés que nous n’arrêtons pas un sourire, que nous n’interrompons pas un murmure de bonheur, que nous n’abrégeons pas une minute de paix et d’amour ; et peut-être n’apercevons-nous point, à notre droite ou à notre gauche, une injustice sans limite qui couvre les trois quarts de notre vie.

XXVI

Je lisais ce matin le troisième volume de la merveilleuse traduction que le Dr J. C. Mardrus vient de nous donner des Mille et une Nuits. J’aurais relu l’Odyssée, la Bible, Xénophon ou Plutarque, que l’enseignement des grandes civilisations disparues eût été pareil. Je voyais donc, au cours d’un des plus beaux récits de la sultane Schahrazade, se dérouler la vie la plus admirable, la plus claire, la plus spontanée, la plus indépendante, la plus abondante, la plus raffinée, la plus fleurie, la plus intelligente, la plus pleine de beauté, de bonheur et d’amour, et, à certains égards, la plus proche de la vérité la plus probable, que l’humanité ait peut-être connue. La civilisation morale y est, à bien des points de vue, aussi parfaite que la civilisation matérielle. Des idées de justice si délicates, des préceptes de sagesse si pénétrants, que notre société plus grossière, moins heureuse et moins attentive ne trouve plus guère l’occasion de les formuler ou de les découvrir, soutiennent çà et là cet incomparable édifice de félicité, comme des colonnes de lumière qui soutiendraient de la lumière. Pourtant, ce palais de béatitude où la vie morale est si saine, si gracieusement grave, si noble et si active, où la sagesse la plus pure et la plus religieuse préside à tous les délassements d’une humanité bienheureuse, est bâti tout entier sur une injustice telle, est environné d’une iniquité si vaste, si profonde et si effroyable, que le plus malheureux des hommes d’aujourd’hui hésiterait à la franchir pour atteindre le seuil étincelant de pierreries qui en émerge. Mais pas un des habitants de la demeure miraculeuse ne la soupçonne. On dirait qu’ils ne s’approchent jamais des fenêtres, ou, s’ils les ouvrent par hasard, et s’ils voient et déplorent, entre deux festins, la misère qui les entoure, ils n’aperçoivent point une iniquité incomparablement plus monstrueuse et plus révoltante que la misère, je veux dire l’esclavage, et surtout l’asservissement de la femme qui, si haute qu’elle soit, et dans le moment même où elle parle aux hommes de bonté et de justice, et leur ouvre les yeux sur leurs devoirs les plus touchants et les plus généreux, ne voit pas l’abîme où elle se trouve et ne se dit pas qu’elle n’est qu’un simple instrument de plaisir, qu’on achète, qu’on revend, ou qu’on donne à n’importe quel maître répugnant et barbare, dans un moment d’ivresse, d’ostentation ou de reconnaissance.

XXVII

« On raconte, dit Nozhatou, la belle esclave, qui, cachée derrière un rideau de soie et de perles, parle au prince Scharkan et aux sages du royaume, on raconte aussi que le Khalifat Omar sortit une fois se promener la nuit accompagné du vénérable Aslam Abou-Zeid. Et il vit au loin un feu qui flambait, et il s’en approcha, croyant sa présence utile, et il vit une pauvre femme qui allumait un feu de bois sous une marmite ; et elle avait à ses côtés deux petits enfants chétifs qui gémissaient lamentablement. Et Omar dit : « La paix sur toi, ô femme ! Que fais-tu donc là, seule dans la nuit et le froid ? » Elle répondit : « Seigneur, je fais chauffer un peu d’eau pour la donner à boire à mes enfants qui meurent de faim et de froid ; mais un jour Allah demandera compte au Khalifat Omar de la misère où nous sommes réduits ». Et le Khalifat qui était déguisé fut ému extrêmement et lui dit : « Mais crois-tu, ô femme, qu’Omar connaisse ta misère, s’il ne la soulage pas ? » Elle répondit : « Pourquoi donc Omar est-il le Khalifat s’il ignore ainsi la misère de son peuple et de chacun de ses sujets ? » Alors le Khalifat se tut et dit à Aslam Abou-Zeid : « Vite, allons-nous-en. » Et il marcha très vite, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à l’Intendance de sa maison, et il entra dans le magasin de l’Intendance et il tira un sac de farine d’entre les sacs de farine et aussi une jarre remplie de graisse de mouton, et il dit à Abou-Zeid : « Aide-moi à les charger sur mon dos, ô Abou-Zeid. » Mais Abou-Zeid se récria et dit : « Laisse-moi les porter moi-même sur mon dos, ô émir des Croyants. » Il répondit avec calme : « Mais serait-ce donc toi aussi, Abou-Zeid, qui porterait le fardeau de mes péchés au jour de la Résurrection ? » Et il obligea Abou-Zeid à lui mettre sur le dos le sac de farine et le vase de graisse de mouton. Et le Khalifat marcha vite, ainsi chargé, jusqu’à ce qu’il fût parvenu auprès de la pauvre femme, et il prit de la farine, et il prit de la graisse et les mit dans la marmite sur le feu, et de ses propres mains il prépara cette nourriture, et il se pencha lui-même sur le feu pour souffler dessus, et, comme il avait une très grande barbe, la fumée du bois se frayait chemin par les interstices de la barbe. Et lorsque cette nourriture fut prête, Omar l’offrit à la femme et aux petits enfants, qui en mangèrent jusqu’à satiété au fur et à mesure qu’Omar la leur refroidissait de son souffle. Alors Omar leur laissa le sac de farine et la jarre de graisse, et s’en alla en disant à Abou-Zeid : « O Abou-Zeid, maintenant que j’ai vu ce feu, sa lumière m’a éclairé. »

« Mais, ô Roi, dit un peu plus loin, à un roi très sage, une des cinq adolescentes pensives qu’on désire lui vendre ; mais, ô Roi, sache aussi que l’action la plus belle est celle qui est désintéressée. On raconte, en effet, que dans Israël il y avait deux frères, et l’un de ces frères dit un jour à l’autre : « Quelle est l’action la plus effroyable que tu aies jamais faite ? » Il répondit : « C’est celle-ci : comme je passais un jour près d’un poulailler, je tendis le bras et saisis une poule, et l’ayant étranglée je la rejetai dans le poulailler. C’est là la plus effroyable chose de ma vie. Mais toi, ô mon frère, qu’as-tu fait de plus effroyable ? » Il répondit : « C’est d’avoir fait ma prière à Allah pour lui demander une faveur. Car la prière n’est belle que lorsqu’elle est la simple élévation de l’âme vers les hauteurs. »

« Apprends à te connaître ! reprend une de ses compagnes, captive et esclave comme elle. Apprends à te connaître ! Et alors seulement agis ! agis selon tous tes désirs, mais en prenant garde de ne pas léser ton voisin. »

Notre morale d’aujourd’hui ne saurait rien ajouter à cette dernière formule, et n’a pas de précepte plus complet. Tout au plus pourrait-elle étendre le sens du mot : « voisin », élever, alléger, et rendre plus subtil et plus impressionnable celui du mot : « léser ». Or, le livre où se trouvent ces paroles, est, sous toutes ces fleurs et sous toute cette sagesse, un monument d’horreur, de sang, de larmes, de despotisme et de servitude. Et celles qui les prononcent sont des esclaves. Un marchand les achète, je ne sais où, et les revend à une vieille femme qui leur enseigne ou leur fait enseigner la poésie, la philosophie, toutes les sciences de l’Orient, afin qu’elles soient un jour des présents dignes d’un roi. Et quand l’éducation est achevée, et que la beauté et la sagesse des victimes excitent l’admiration de tous ceux qui les approchent, l’industrieuse et prévoyante vieille les offre, en effet, à un roi très juste et très sage. Et quand le roi très juste et très sage leur aura pris leur virginité et voudra d’autres amours, il les donnera probablement (car je ne me rappelle plus exactement la suite de l’histoire, mais c’est la destinée invariable de toutes les femmes de ces merveilleuses légendes) à ses vizirs. Et les vizirs les échangeront contre un vase de parfum ou une ceinture de pierreries, à moins qu’ils ne les envoient au loin faire les délices d’un protecteur puissant ou d’un rival hideux, mais redouté. Et elles qui interrogent leur conscience et lisent dans celle des autres, elles qui méditent les plus beaux et les plus grands problèmes de la justice et de la morale des peuples et des hommes, elles ne jettent pas un regard sur leur sort et ne se doutent pas un instant de l’abominable injustice qu’elles subissent. Et tous ceux qui les écoutent, les aiment, les admirent et les comprennent, ne s’en doutent pas davantage. Et nous qui nous étonnons et qui réfléchissons aussi sur la justice, la bonté, la pitié et l’amour, rien ne nous prouve que notre état social n’offrira pas quelque jour, à ceux qui viendront après nous, un spectacle aussi déconcertant.

XXVIII

Il nous est difficile d’imaginer ce que sera la justice idéale, puisque toutes nos pensées qui s’élèvent vers elle sont contrariées par l’injustice dans laquelle nous vivons encore. Nous ignorons les lois, les relations nouvelles qui se révéleront quand il n’y aura plus d’inégalités ni de malheurs imputables aux hommes, et que chacun, selon le principe de la morale évolutionniste, « recueillera les résultats bons ou mauvais de sa propre nature et des conséquences qui découlent de celle-ci ». A l’heure actuelle, il n’en est pas ainsi, et l’on peut dire que pour la totalité des hommes, dans le domaine matériel, « la connexité entre la conduite et ses conséquences », selon la formule de Spencer, n’existe que d’une manière dérisoire, arbitraire et inique. N’est-il pas téméraire d’espérer que nos pensées soient justes quand le corps de chacun de nous trempe complètement dans l’injustice ? Et il n’est personne qui n’y trempe pour en souffrir ou pour en profiter, personne dont les efforts n’obtiennent trop ou trop peu, personne qui ne soit privilégié ou frustré. Nous pouvons essayer de dégager notre pensée de cette injustice invétérée, vestige trop durable de la « morale sous-humaine » nécessaire à l’espèce primitive. Mais il est vain de croire qu’elle aura la même force, la même indépendance, la même clairvoyance, et qu’elle arrivera aux mêmes résultats que si cette injustice n’était pas. Ce n’est jamais qu’une très timide et très incertaine partie de la pensée humaine, qui parvient à se dresser au-dessus de la réalité. La pensée humaine peut beaucoup de choses ; et elle a amené, à la longue, des améliorations étonnantes dans ce qui paraissait immuable dans l’espèce ou la race. Mais au moment où elle médite sur une transformation qu’elle entrevoit ou qu’elle espère, elle n’en subit pas moins le joug, la manière de voir, de sentir et d’imaginer de ce qu’elle voudrait changer. Elle n’en est pas moins et presque tout entière, cela même qu’elle prétend transformer. Elle est plutôt faite pour expliquer, juger, coordonner ce qui était, pour aider, nourrir et faire connaître ce qui est déjà né mais encore invisible ; et il est rare qu’elle prévoie l’avenir ou qu’elle produise rien de bien salutaire et de durable, quand elle se risque dans ce qui n’est pas encore. Aussi porte-t-elle la peine de l’état social dans lequel nous vivons. Il y a trop d’injustice autour de nous pour que nous puissions nous faire une idée satisfaisante de la justice, pour que nous puissions y penser avec la bonne foi et la paix nécessaires. Il faudrait pour l’étudier et en parler avec fruit qu’elle fût ce qu’elle pourrait être : une puissance sociale, irréprochable et réelle. Mais nous devons nous borner à invoquer ses effets inconscients, secrets, et pour ainsi dire insensibles. C’est vraiment du rivage de l’injustice humaine que nous contemplons la justice, et nous ignorons encore le spectacle de la haute mer sous la voûte illimitée et inviolable d’une conscience sans reproche. Il faudrait, tout au moins, que les hommes eussent fait leur possible, dans leur propre domaine ; ils auraient alors le droit d’aller plus loin et d’interroger autre chose, et leurs pensées seraient probablement plus claires si leur conscience était plus tranquille.