XII
LA VIE PROFONDE

Il est bon de rappeler aux hommes que le plus humble d'entre eux « a le pouvoir de sculpter, d'après un modèle divin qu'il ne choisit pas, une grande personnalité morale, composée en parties égales et de lui et de l'idéal ; et que ce qui vit avec une pleine réalité, assurément c'est cela. »

Il faut que tout homme trouve pour lui-même une possibilité particulière de vie supérieure dans l'humble et inévitable réalité quotidienne. Il n'y a pas de but plus noble à notre vie. Ce qui nous distingue les uns des autres, ce sont les rapports que nous avons avec l'infini. Le héros n'est plus grand que le misérable qui marche à ses côtés, que parce qu'à un certain moment de son existence il a eu une conscience plus vive, de l'un de ces rapports. S'il est vrai que la création ne s'arrête pas à l'homme et que des êtres supérieurs et invisibles nous entourent, ces êtres ne nous sont supérieurs que parce qu'ils ont avec l'infini des rapports que nous ne pouvons même pas soupçonner.

Il nous est possible de multiplier ces rapports. Dans la vie de tout homme il y a eu un jour où le ciel s'est ouvert de lui-même, et c'est presque toujours de cet instant que date la véritable personnalité spirituelle d'un être. C'est en cet instant que s'est formé sans doute l'invisible et l'éternel visage que nous montrons sans le savoir aux anges et aux âmes. Mais pour la plupart des hommes le ciel ne s'ouvre ainsi que par hasard. Il n'ont pas choisi le visage par où les anges les reconnaissent dans l'infini, et ils ne savent pas ennoblir et purifier ces traits. Ils ne sont nés que d'une joie, d'une tristesse, d'une terreur ou d'une pensée accidentelle.

Nous naissons véritablement le jour où pour la première fois nous sentons profondément qu'il y a quelque chose de grave et d'inattendu dans la vie. Les uns constatent tout à coup qu'ils ne sont pas seuls sous le ciel. Les autres en donnant un baiser ou en versant une larme s'aperçoivent brusquement que « la source de tout ce qu'il y a de meilleur et de saint, depuis l'univers jusqu'à Dieu est caché derrière une nuit pleine d'étoiles trop lointaines » ; un troisième a vu une main divine s'étendre entre sa joie et son malheur ; et un autre a compris que les morts ont raison. Un autre a eu pitié, un autre a admiré et un autre a eu peur. Bien souvent il ne faut presque rien ; un mot, un geste, une petite chose qui n'est même pas une pensée. « Auparavant je t'aimais comme un frère, dit un héros de Shakespeare devant un acte qu'il admire ; auparavant je t'aimais comme un frère, mais à présent je te respecte comme mon âme. » Il est probable que ce jour-là un être vint au monde.

Nous pouvons naître ainsi plus d'une fois ; et à chacune de ces naissances nous nous rapprochons un peu de notre Dieu. Mais presque tous nous nous contentons d'attendre qu'un événement plein d'une lumière irrésistible pénètre violemment dans nos ténèbres et nous éclaire malgré nous. Nous attendons je ne sais quelle coïncidence heureuse, où les yeux de notre âme sont ouverts par hasard dans le moment où quelque chose d'extraordinaire nous arrive. Mais il y a de la lumière dans tout ce qui arrive ; et les plus grands des hommes n'ont été grands que parce qu'ils avaient l'habitude d'ouvrir les yeux à toutes les lumières. Est-il donc nécessaire que votre mère agonise dans vos bras, que vos enfants périssent dans un naufrage et que vous-même vous passiez à côté de la mort pour que vous appreniez enfin que vous êtes dans un monde incompréhensible où vous vous trouvez pour toujours, et où un Dieu qu'on ne voit pas demeure éternellement seul avec ses créatures? Est-il donc nécessaire que votre fiancée meure dans un incendie ou qu'elle disparaisse sous vos yeux dans les profondeurs vertes de l'Océan, pour que vous entrevoyiez un instant que les dernières limites du royaume de l'amour vont peut-être bien au-delà des flammes presque invisibles de Mira, d'Altaïr et de la Chevelure de Bérénice? Si vous aviez ouvert les yeux, n'auriez-vous pas pu voir dans un baiser ce que vous apercevez aujourd'hui dans une catastrophe? Faut-il que la douleur réveille ainsi à coups de lance les souvenirs divins qui dorment dans nos âmes? Le sage n'a pas besoin de ces secousses. Il regarde une larme, le geste d'une vierge, une goutte d'eau qui tombe ; il écoute une pensée qui passe, presse la main d'un frère, s'approche d'une lèvre, les yeux ouverts et l'âme ouverte aussi. Il y peut voir sans cesse ce que vous n'avez entrevu qu'un instant ; et un sourire lui apprendra sans peine ce qu'une tempête et la main même de la mort ont dû vous révéler.

Car, qu'est-ce, au fond, que tout ce qu'on appelle « Sagesse » « Vertu » « Héroïsme » et « les heures sublimes, » et « les grands moments » de la vie, si ce n'est les moments où l'on est sorti plus ou moins de soi-même, et où l'on a pu s'arrêter, ne fût-ce qu'une minute, sur le pas de l'une des portes éternelles d'où l'on voit que le plus petit cri, la pensée la plus pâle et le geste le plus faible ne tombent pas dans le néant ; ou bien que s'il y tombent, cette chute même est si immense qu'elle suffit à donner un caractère auguste à notre vie? Pourquoi attendez-vous que le firmament s'ouvre au fracas de la foudre? Il faut être attentif aux minutes heureuses où il s'ouvre en silence ; et il s'ouvre sans cesse. Vous cherchez Dieu dans votre vie, et Dieu n'apparaît pas, nous dites-vous. Mais quelle vie n'a pas des milliers d'heures semblables à l'heure de ce drame où tous attendent l'intervention divine, et où personne ne l'aperçoit, jusqu'à ce qu'une pensée invisible qui a retourné la conscience d'un mourant se manifeste tout à coup, et qu'un vieillard s'écrie en sanglotant de joie et d'épouvante : « Mais Dieu, le voilà, Dieu!… »

Faut-il toujours que l'on nous avertisse et ne pouvons-nous tomber à genoux que si quelqu'un est là pour nous dire que Dieu passe? Si vous avez aimé profondément, personne n'a dû vous faire remarquer que votre âme était quelque chose d'aussi grand que les mondes, que les astres, les fleurs, les vagues de la nuit et celles de la mer n'étaient pas solitaires, que rien ne finissait et que tout commençait au seuil des apparences ; et que les lèvres mêmes que vous baisiez appartenaient à un être bien plus haut, bien plus beau, bien plus pur que celui que vos bras enlaçaient. Vous avez vu alors ce que l'on ne voit pas dans la vie sans ivresse. Mais ne peut-on pas vivre comme si l'on aimait toujours? Les héros et les saints n'ont pas fait autre chose. Ah! vraiment, nous attendons un peu trop dans l'existence, comme les aveugles de la légende qui avaient fait un long voyage pour venir écouter leur Dieu. Ils s'étaient assis sur les marches, et quand quelqu'un leur demandait ce qu'ils faisaient sur le parvis du sanctuaire : « Nous attendons, répondaient-ils, en secouant la tête, et Dieu n'a pas encore dit un seul mot. » Mais ils n'avaient pas vu que les portes d'airain du temple étaient fermées et ils ne savaient pas que la voix de leur Dieu remplissait l'édifice. Notre Dieu ne cesse point un instant de parler ; mais personne ne songe à entr'ouvrir les portes. Et cependant, si l'on voulait y prendre garde, il ne serait pas difficile d'écouter à propos de tout acte, le mot que Dieu doit dire.

Nous vivons tous dans le sublime. Dans quoi donc voulez-vous que nous vivions? Il n'y a pas d'autre lieu de la vie. Ce qui nous manque, ce ne sont pas les occasions de vivre dans le ciel, c'est l'attention et le recueillement ; et c'est un peu d'ivresse d'âme. Si vous n'avez qu'une petite chambre, croyez-vous que Dieu ne soit pas là aussi ; et qu'il soit impossible d'y mener une vie un peu haute? si vous vous plaignez d'être seul, que rien ne vous arrive, que personne ne vous aime, que vous n'aimiez personne, croyez-vous que les mots ne trompent pas? qu'il soit possible d'être seul, que l'amour soit une chose que l'on sait, une chose que l'on voit ; et que les événements se pèsent comme l'or et l'argent des rançons? Est-ce qu'une pensée vivante, — qu'elle soit altière ou pauvre, peu importe, dès qu'elle vient de votre âme elle est grande pour vous ; — est-ce qu'un haut désir ou simplement un moment d'attention solennelle à la vie, ne peuvent pas entrer dans une petite chambre? Et si vous n'aimez pas ou qu'on ne vous aime pas, et que pourtant vous puissiez voir avec une certaine force que mille choses sont belles, que l'âme est grande et que la vie est grave presque indiciblement, n'est-ce pas aussi beau que si l'on vous aimait ou que si vous aimiez? Et si le ciel lui-même vous est caché ; « le grand ciel étoilé, dit le poète, ne s'étend-il pas malgré tout sur votre âme sous la forme de la mort?… » Tout ce qui nous arrive est divinement grand et nous sommes toujours au centre d'un grand monde. Mais il faudrait s'habituer à vivre comme un ange qui vient de naître, comme une femme qui aime ou comme un homme qui va mourir. Si vous saviez que vous mourrez ce soir ou simplement que vous allez vous éloigner pour toujours, verriez-vous une dernière fois les êtres et les choses comme vous les avez vus jusqu'à ce jour? et n'aimeriez-vous pas comme vous n'avez jamais aimé? Est-ce la bonté ou la méchanceté des apparences qui grandirait autour de vous? Est-ce la beauté ou la laideur des âmes que vous auriez le don d'apercevoir? Est-ce que tout, jusqu'au mal même et aux souffrances, ne se transforme pas alors en un amour plein de larmes très douces? Est-ce que chaque occasion de pardonner, comme l'a dit un sage, n'enlève pas quelque chose à l'amertume du départ ou à celle de la mort? Et cependant, dans ces clartés de la tristesse ou de la mort, est-ce vers la vérité ou vers l'erreur que l'on a fait les derniers pas qu'il soit permis de faire?

Sont-ce les vivants ou les mourants qui savent voir et ont raison? ah! bienheureux ceux qui ont pensé, ceux qui ont parlé, ceux qui ont agi de manière à recevoir l'approbation de ceux qui vont mourir ou qu'une grande douleur a rendus clairvoyants! Il n'y a pas de récompense plus douce pour le sage que personne n'écoutait dans la vie. Si vous avez vécu dans la beauté obscure ne vous inquiétez pas. Une heure de suprême justice finit toujours par sonner dans le cœur de tout homme ; et le malheur ouvre des yeux qui ne s'ouvraient jamais. Qui sait si vous ne passez pas en ce moment sur l'âme d'un mourant comme l'ombre de celui qui connaissait déjà la vérité? N'est-ce peut-être pas sur le lit des agonisants que se tresse la véritable et la plus précieuse couronne du sage, du héros et de tous ceux qui ont su vivre gravement dans les hautes, pures et discrètes tristesses de la vie selon l'âme?