« La Mort, dit Lavater, n'embellit pas seulement notre forme inanimée ; mais la seule pensée de la mort donne une forme plus belle à la vie elle-même. » Et de même, toute pensée infinie comme la mort, embellit notre vie. Mais il ne faut pas qu'on s'y trompe. Tout homme a de nobles pensées qui passent comme de grands oiseaux blancs sur son cœur. Hélas! elles ne comptent pas ; ce sont des étrangères que l'on est étonné de voir et qu'on écarte d'un geste importuné. Elles n'ont pas le temps d'atteindre notre vie. Pour que notre âme devienne grave et profonde comme celle des anges, il ne suffit pas d'entrevoir un instant l'univers dans l'ombre de la mort ou de l'éternité, dans la lumière de la joie ou dans les flammes de la beauté et de l'amour. Tout être a eu de ces moments qui n'ont laissé en lui qu'une poignée de cendres inutiles. Il ne suffit pas d'un hasard ; il faut une habitude. Il faut apprendre à vivre dans la beauté et dans la gravité coutumières. Dans la vie, les êtres les plus bas distinguent parfaitement quelle est la chose noble et belle qu'il faudrait faire ; mais cette chose noble et belle n'a pas assez de force en eux. C'est cette force invisible et abstraite que nous devons tâcher d'augmenter par avance. Et cette force ne s'augmente qu'en ceux qui ont pris l'habitude de s'asseoir plus souvent que les autres sur les sommets où la vie gagne l'âme et d'où l'on voit que tout acte et que toute pensée est infailliblement liée à quelque chose de grand et d'immortel. Regardez les hommes et les choses selon la forme et le désir de votre œil intérieur, mais n'oubliez jamais que l'ombre qu'ils projettent en passant sur la colline ou sur le mur n'est que l'image passagère d'une ombre plus puissante qui s'étend comme l'aile d'un cygne impérissable sur toute âme qui s'approche de leur âme. Ne croyez pas que de telles pensées soient simplement des ornements et qu'elles n'aient aucune influence sur la vie de ceux qui les admettent. Il importe bien moins de transformer sa vie que de l'apercevoir, car elle se transforme d'elle-même dès qu'elle a été vue. Ces pensées dont je parle forment le trésor secret de l'héroïsme et le jour où la vie nous oblige à ouvrir ce trésor, nous sommes étonnés de n'y plus trouver d'autres forces que celles qui nous poussent vers la beauté parfaite. Il ne faut plus, alors, qu'un grand roi meure pour nous rappeler « que le monde ne finit pas aux portes des maisons » ; et la plus petite chose suffit à ennoblir une âme chaque soir.

Mais ce n'est pas en vous disant que Dieu est grand et que vous vous mouvez dans sa clarté, que vous vivrez dans la beauté et dans les profondeurs fécondes où vécurent les héros. Il est possible que vous vous rappeliez matin et soir que les mains de toutes les puissances invisibles s'agitent comme une tente aux plis sans nombre au-dessus de votre tête, sans que vous aperceviez jamais le moindre geste de ces mains. Il faut être efficacement attentif ; et il vaut mieux veiller sur la place publique que de s'endormir dans le temple. Il y a de la beauté et de la grandeur en toute chose ; puisqu'il suffit d'une circonstance inattendue pour nous les faire voir. La plupart le savent, mais ils ont beau le savoir, ce n'est que sous le fouet du sort ou de la mort qu'ils rôdent autour du mur de l'existence à la recherche des crevasses sur Dieu. Ils n'ignorent pas qu'il y a des crevasses éternelles dans les pauvres parois d'une cabane et que les plus petites vitres n'enlèvent pas une ligne ou une étoile à l'immensité des espaces célestes. Mais il ne suffit pas de posséder une vérité, il faut que la vérité nous possède.

Et cependant, nous sommes en un monde où les moindres événements assument sans efforts une beauté de plus en plus pure et de plus en plus haute. Rien ne se mêle plus aisément que la terre et le ciel ; et si vous avez regardé les étoiles avant d'embrasser votre amante vous ne l'embrasserez pas de la même manière que si vous aviez regardé les murs de votre chambre. Soyez sûr que le jour où vous vous êtes attardé à suivre un rayon de lumière à travers l'une des fentes de la porte de la vie, vous avez fait quelque chose d'aussi grand que si vous aviez pansé les blessures d'un ennemi, car dans ce moment là vous n'aviez plus d'ennemi.

Il faut vivre à l'affût de son Dieu, car Dieu se cache ; mais ses ruses, une fois qu'on les a reconnues semblent si souriantes et si simples! Un rien, dès lors, nous révèle sa présence, et la grandeur de notre vie tient à si peu de chose! On trouve ainsi, dans les poètes, un vers qui çà et là, au milieu des humbles événements de nos jours ordinaires, semble entr'ouvrir soudain quelque chose d'énorme. Aucun mot solennel n'a été prononcé et l'on dirait que rien n'a été appelé ; et cependant, pourquoi une face ineffable nous a-t-elle fait signe derrière les larmes d'un vieillard, pourquoi toute une nuit peuplée d'anges s'étend-elle autour du sourire d'un enfant, et pourquoi, à propos d'un oui ou d'un non balbutié par une âme qui chante en travaillant à autre chose, nous sommes nous dit soudain en retenant un instant notre souffle : « ici, c'est la maison de Dieu, et voici l'une des entrées du ciel? »

C'est parce que ces poètes étaient plus attentifs que nous « à l'ombre interminable… » Au fond, la poésie suprême n'est que cela, et elle n'a d'autre but que de tenir ouvertes « les grandes routes qui mènent de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas. » Mais c'est aussi le but suprême de la vie, et il est bien plus facile de l'atteindre dans la vie que dans les plus nobles poèmes, car les poèmes ont dû abandonner les deux grandes ailes du silence. Il n'y a pas de jours petits. Il faut que cette idée descende dans notre vie et qu'elle s'y transforme en substance. Il ne s'agit pas d'être triste. Petites joies, petits sourires et grandes larmes, tout cela occupe le même point dans l'espace et le temps. Vous pouvez jouer dans la vie aussi innocemment « qu'un enfant autour du lit d'un mort » et ce n'est pas les pleurs qui sont indispensables. Les sourires aussi bien que les larmes ouvrent les portes de l'autre monde. Allez, venez, sortez, vous trouverez ce qu'il vous faut dans les ténèbres, mais n'oubliez jamais que vous êtes près des portes.


Après ce long détour, j'en reviens à mon point de départ, à savoir « qu'il est bon de rappeler aux hommes que le plus humble d'entre eux a le pouvoir de sculpter, d'après un modèle divin qu'il ne choisit pas, une grande personnalité morale, composée en parties égales et de lui et de l'idéal. » Or cette « grande personnalité morale » ne s'est jamais sculptée que dans les profondeurs de la vie ; et la réserve de l'idéal nécessaire ne s'augmente que grâce à d'incessantes « révélations au divin. » Tout homme peut parvenir en esprit aux sommets de la vie vertueuse et savoir à tout moment ce qu'il faudrait faire pour agir comme un héros ou un saint. Mais ce n'est pas cela qui importe. Il faut que l'atmosphère spirituelle se transforme à tel point autour de nous qu'elle finisse par ressembler à l'atmosphère des beaux pays du siècle d'or de Swedenborg où l'air ne permettait pas au mensonge de sortir de la bouche. Il arrive alors un instant où le moindre mal que l'on voudrait faire tombe à nos pieds comme une balle de plomb sur un disque de bronze, et où presque tout se change à notre insu, en beauté, en amour et en vérité. Mais cette atmosphère n'enveloppe que ceux qui ont eu soin d'aérer assez souvent leur vie en entr'ouvrant parfois les portes de l'autre monde. C'est près de ces portes que l'on voit. C'est près de ces portes que l'on aime. Car aimer son prochain ce n'est pas seulement se donner tout à lui, servir, aider et secourir les autres. Il est possible que vous ne soyez ni bon, ni beau, ni noble au milieu des plus grands sacrifices, et la sœur de charité qui meurt au chevet d'un typhique a peut-être une âme rancunière, petite et misérable. Aimer son prochain dans les profondeurs stables, c'est aimer ce qu'il y a d'éternel dans les autres, car le prochain par excellence c'est ce qui se rapproche le plus de Dieu, c'est-à-dire de ce qu'il y a de pur et de bon dans les hommes ; et c'est seulement en vous tenant toujours autour des portes dont je parlais tantôt que vous découvrirez ce qu'il y a de divin dans les âmes. Alors vous pourrez dire avec le grand Jean-Paul : « Lorsque je veux aimer très tendrement une personne chère, et lui pardonner toute chose, je n'ai plus qu'à la regarder quelque temps en silence. » Il faut apprendre à voir pour apprendre à aimer. « J'avais vécu durant plus de vingt ans aux côtés de ma sœur, me disait un jour un ami, et je l'ai vue pour la première fois au moment de la mort de notre mère. » Il avait fallu qu'ici aussi la mort ouvrît violemment une porte éternelle, pour que deux âmes s'aperçussent dans un rayon de la lumière primitive. En est-il un seul parmi vous qui ne soit pas environné de sœurs qu'il n'a pas vues?

Heureusement, en ceux-là mêmes qui voient le moins, il y a toujours quelque chose qui agit en silence comme s'ils avaient vu. Il est possible qu'être bon ce ne soit qu'être en un peu de clarté, ce que tous sont dans les ténèbres. Voilà pourquoi, sans doute, il est utile que l'on s'efforce d'élever sa vie et que l'on tende vers les sommets où l'on atteint à l'impossibilité de mal faire. Voilà pourquoi il est utile d'habituer son œil à regarder les événements et les hommes dans une atmosphère divine. Mais cela même n'est pas indispensable ; et que la différence aux yeux d'un Dieu, doit paraître petite! Nous sommes dans un monde où la vérité règne au fond des choses et où ce n'est pas la vérité mais le mensonge qui a besoin d'être expliqué. Si le bonheur de votre frère vous attriste, ne vous méprisez pas ; vous n'aurez pas un long chemin à parcourir pour trouver en vous-même quelque chose qu'il n'attristera pas. Et si vous ne parcourez pas le chemin, peu importe ; quelque chose ne s'est pas attristé…

Ceux qui ne songent à rien ont la même vérité que ceux qui songent à Dieu ; elle est un peu moins près du seuil, et voilà tout. « Même dans la vie la plus vulgaire, dit Renan, la part de ce que l'on fait pour Dieu est énorme. L'homme le plus bas aime mieux être juste qu'injuste, tous nous adorons, nous prions bien des fois par jour sans le savoir. » Et l'on est étonné lorsqu'un hasard nous révèle soudain l'importance de cette part divine. Il y a tout autour de nous des milliers et des milliers de pauvres êtres qui n'ont rien vu de beau dans toute leur existence ; ils vont, ils viennent, dans l'obscurité ; on croit que tout est mort ; et personne n'y prend garde. Et puis voilà qu'un jour une simple parole, un silence imprévu, une petite larme qui vient des sources mêmes de la beauté, nous apprennent qu'ils ont trouvé moyen d'élever dans l'ombre de leur âme, un idéal mille fois plus beau que les plus belles choses que leurs oreilles ont entendues et que leurs yeux ont vues. O nobles et pâles idéaux du silence et de l'ombre! C'est vous surtout qui réveillez le sourire des anges et qui montez directement vers Dieu! Dans quelles cabanes innombrables, dans quelles chambres de misère, dans quelles prisons peut-être, ne vous nourrit-on pas en ce moment, des larmes et du sang le plus pur d'une pauvre âme qui n'a jamais souri ; de même que les abeilles, alors que toutes les fleurs sont mortes autour d'elles, offrent encore à celle qui doit être leur reine, un miel mille fois plus précieux que le miel qu'elles donnent à leurs petites sœurs de la vie quotidienne… Qui de nous n'a rencontré plus d'une fois, le long des routes de la vie, une âme abandonnée qui n'avait cependant pas perdu le courage d'allaiter ainsi dans les ténèbres, une pensée plus divine et plus pure que toutes celles que tant d'autres avaient eu l'occasion d'aller choisir dans la lumière? Ici aussi, c'est la simplicité qui est l'esclave favorite de Dieu ; et il suffit peut-être que quelques sages n'ignorent point ce qu'il faut faire, pour que le reste agisse comme s'il savait également…

XIII
LA BEAUTÉ INTÉRIEURE