Mais le silence véritable, qui est plus grand encore et qu'il est plus difficile d'approcher que le silence matériel dont nous parle Carlyle, n'est pas un de ces dieux qui peuvent abandonner les hommes. Il nous entoure de tous côtés, il est le fond de notre vie sous-entendue, et dès que l'un de nous frappe en tremblant à l'une des portes de l'abîme, c'est toujours le même silence attentif qui ouvre cette porte.
Ici encore nous sommes tous égaux devant la chose sans mesure ; et le silence du roi ou de l'esclave, en face de la mort, de la douleur ou de l'amour, a le même visage, et cache sous son manteau impénétrable des trésors identiques. Le secret de ce silence-là, qui est le silence essentiel et le refuge inviolable de nos âmes, ne se perdra jamais, et si le premier-né des hommes rencontrait le dernier habitant de la terre, ils se tairaient de la même façon dans les baisers, les terreurs ou les larmes, ils se tairaient de la même façon dans tout ce qui doit être entendu sans mensonges, et malgré tant de siècles, ils comprendraient en même temps, comme s'ils avaient dormi dans le même berceau, ce que les lèvres n'apprendront pas à dire avant la fin du monde…
Dès que les lèvres dorment, les âmes se réveillent et se mettent à l'œuvre ; car le silence est l'élément plein de surprises, de dangers et de bonheur, dans lequel les âmes se possèdent librement. Si vous voulez vraiment vous livrer à quelqu'un, taisez-vous : et si vous avez peur de vous taire avec lui, — à moins que cette crainte ne soit la crainte ou l'avarice auguste de l'amour qui espère des prodiges — fuyez-le, car votre âme déjà sait à quoi s'en tenir. Il est des êtres avec qui le plus grand des héros n'oserait pas se taire, et des âmes qui n'ont rien à cacher cependant tremblent que certaines âmes les découvrent. Il en est d'autres aussi qui n'ont pas de silence, et qui tuent le silence autour d'eux ; et ce sont les seuls êtres qui passent vraiment inaperçus. Ils ne parviennent pas à traverser la zone révélatrice, la grande zone de la lumière ferme et fidèle. Nous ne pouvons nous faire une idée exacte de celui qui ne s'est jamais tu. On dirait que son âme n'a pas eu de visage. « Nous ne nous connaissons pas encore, m'écrivait quelqu'un que j'aimais entre tous, nous n'avons pas encore osé nous taire ensemble. » Et c'était vrai ; déjà nous nous aimions si profondément que nous avions eu peur de l'épreuve surhumaine. Et chaque fois que le silence, ange des vérités suprêmes et messager de l'inconnu spécial de chaque amour, descendait entre nous, nos âmes à genoux semblaient demander grâce et implorer encore quelques heures de mensonges innocents, quelques heures d'ignorance ou quelques heures d'enfance… Et néanmoins il faut que son heure vienne. Il est le soleil de l'amour et il mûrit les fruits de l'âme, comme l'autre soleil les fruits de notre terre. Mais ce n'est pas sans raison que les hommes le redoutent ; car on ne sait jamais quelle sera la qualité du silence qui va naître. Si toutes les paroles se ressemblent, tous les silences diffèrent, et la plupart du temps, toute une destinée dépend de la qualité de ce premier silence que deux âmes vont former. Des mélanges ont lieu, on ne sait où, car les réservoirs du silence sont situés bien au-dessus des réservoirs de la pensée ; et le breuvage imprévu devient sinistrement amer ou profondément doux. Deux âmes admirables et d'égale puissance peuvent donner naissance à un silence hostile, et se feront dans les ténèbres une guerre sans merci, au lieu que l'âme d'un forçat viendra se taire divinement avec l'âme d'une vierge. On ne sait rien d'avance, et tout ceci se passe dans un ciel qui ne prévient jamais ; et c'est pourquoi les amants les plus tendres retardent bien souvent jusqu'aux dernières heures la solennelle entrée du grand révélateur des profondeurs de l'être…
C'est qu'ils savent aussi — car l'amour véritable ramène les plus frivoles au centre de la vie — c'est qu'ils savent aussi que tout le reste était des jeux d'enfant tout autour de l'enceinte, et que c'est maintenant que les murailles tombent et que l'existence est ouverte. Leur silence vaudra ce que valent les dieux qu'ils renferment, et s'ils ne s'entendent pas dans ce premier silence, leurs âmes ne pourront pas s'aimer, car le silence ne se transforme point. Il peut monter ou bien descendre entre deux âmes, mais sa nature ne changera jamais ; et jusqu'à la mort des amants, il aura l'attitude, la forme et la puissance qu'il avait au moment où, pour la première fois, il entra dans la chambre.
A mesure qu'on avance dans la vie, on s'aperçoit que tout a lieu selon je ne sais quelle entente préalable dont on ne souffle mot, à laquelle on ne pense même pas, mais dont on sait pourtant qu'elle existe quelque part, au-dessus de nos têtes. Le plus inefficace d'entre les hommes sourit, aux premières rencontres, comme s'il était le vieux complice du destin de ses frères. Et dans le domaine où nous sommes, ceux-là mêmes qui savent parler le plus profondément sentent le mieux que les mots n'expriment jamais les relations réelles et spéciales qu'il y a entre deux êtres. Si je vous parle en ce moment des choses les plus graves, de l'amour, de la mort ou de la destinée, je n'atteins pas la mort, l'amour ou le destin, et malgré mes efforts, il restera toujours entre nous une vérité qui n'est pas dite, qu'on n'a même pas l'idée de dire, et cependant cette vérité qui n'a pas eu de voix aura seule vécu un instant entre nous, et nous n'avons pas pu songer à autre chose. Cette vérité, c'est notre vérité sur la mort, le destin ou l'amour ; et nous n'avons pu l'entrevoir qu'en silence. Et rien, si ce n'est le silence, n'aura eu d'importance. « Mes sœurs, dit une enfant dans un conte de fées, vous avez chacune votre pensée secrète et je veux la connaître. » Nous aussi nous avons quelque chose que l'on voudrait connaître, mais elle se cache bien plus haut que la pensée secrète ; c'est notre silence secret. Mais les questions sont inutiles. Toute agitation d'un esprit sur ses gardes devient même un obstacle à la seconde vie qui vit dans ce secret ; et pour savoir ce qui existe réellement, il faut cultiver le silence entre soi, car ce n'est qu'en lui que s'entr'ouvrent un instant les fleurs inattendues et éternelles, qui changent de forme et de couleur selon l'âme à côté de laquelle on se trouve. Les âmes se pèsent dans le silence, comme l'or et l'argent se pèsent dans l'eau pure, et les paroles que nous prononçons n'ont de sens que grâce au silence où elles baignent. Si je dis à quelqu'un que je l'aime, il ne comprendra pas ce que j'ai dit à mille autres peut-être ; mais le silence qui suivra, si je l'aime en effet, montrera jusqu'où plongèrent aujourd'hui les racines de ce mot, et fera naître une certitude silencieuse à son tour ; et ce silence et cette certitude ne seront pas deux fois les mêmes dans une vie…
N'est-ce pas le silence qui détermine et qui fixe la saveur de l'amour? S'il était privé du silence, l'amour n'aurait ni goût ni parfums éternels. Qui de nous n'a connu ces minutes muettes qui séparaient les lèvres pour réunir les âmes? Il faut les rechercher sans cesse. Il n'y a pas de silence plus docile que le silence de l'amour : et c'est vraiment le seul qui ne soit qu'à nous seuls. Les autres grands silences, ceux de la mort, de la douleur ou du destin, ne nous appartiennent pas. Ils s'avancent vers nous, du fond des événements, à l'heure qu'ils ont choisie, et ceux qu'ils ne rencontrent pas n'ont pas de reproches à se faire. Mais nous pouvons sortir à la rencontre des silences de l'amour. Ils attendent nuit et jour au seuil de notre porte et il sont aussi beaux que leurs frères. Grâce à eux, ceux qui n'ont presque pas pleuré peuvent vivre avec les âmes aussi intimement que ceux qui furent très malheureux ; et c'est pourquoi ceux qui aimèrent beaucoup savent aussi des secrets que d'autres ne savent pas ; car il y a, dans ce que taisent les lèvres de l'amitié et de l'amour profonds et véritables, des milliers et des milliers de choses que d'autres lèvres ne pourront jamais taire…
II
LE RÉVEIL DE L'AME
Un temps viendra peut-être et bien des choses annoncent qu'il approche ; un temps viendra peut-être où nos âmes s'apercevront sans l'intermédiaire de nos sens. Il est certain que le domaine de l'âme s'étend chaque jour davantage. Elle est bien plus près de notre être visible et prend à tous nos actes une part bien plus grande qu'il y a deux ou trois siècles. On dirait que nous approchons d'une période spirituelle. Il y a dans l'histoire un certain nombre de périodes analogues, où l'âme, obéissant à des lois inconnues, remonte pour ainsi dire à la surface de l'humanité et manifeste plus directement son existence et sa puissance. Cette existence et cette puissance se révèlent de mille manières inattendues et diverses. Il semble qu'en ces moments, l'humanité ait été sur le point de soulever un peu le lourd fardeau de la matière. Il y règne une sorte de soulagement spirituel ; et les lois de la nature les plus dures et les plus inflexibles fléchissent çà et là. Les hommes sont plus près d'eux-mêmes et plus près de leurs frères ; ils se regardent et s'aiment plus gravement et plus intimement. Ils comprennent plus tendrement et plus profondément, l'enfant, la femme, les animaux, les plantes et les choses. Les statues, les peintures, les écrits qu'ils nous ont laissés ne sont peut-être pas parfaits ; mais je ne sais quelle puissance et quelle grâce secrètes y demeurent à jamais vivantes et captives. Il devait y avoir dans les regards des êtres une fraternité et des espérances mystérieuses ; et l'on trouve partout, à côté des traces de la vie ordinaire, les traces ondoyantes d'une autre vie qu'on ne s'explique pas.
Ce que nous savons de l'ancienne Égypte permet de supposer qu'elle traversa l'une de ces périodes spirituelles. A une époque très reculée de l'histoire de l'Inde, l'âme doit s'être approchée de la surface de la vie jusqu'à un point qu'elle n'atteignit jamais plus ; et les restes ou les souvenirs de sa présence presque immédiate y produisent encore aujourd'hui d'étranges phénomènes. Il y a bien d'autres moments du même genre où l'élément spirituel paraît lutter au fond de l'humanité comme un noyé qui se débat sous les eaux d'un grand fleuve. Rappelez-vous la Perse, par exemple, Alexandrie et les deux siècles mystiques du moyen-âge.
En revanche, il y a des siècles parfaits où l'intelligence et la beauté règnent très purement, mais où l'âme ne se montre point. Ainsi, elle est très loin de la Grèce et de Rome, du XVIIe et du XVIIIe siècle français. (Du moins, de la surface de ce dernier siècle, car ses profondeurs, avec Claude de Saint-Martin, Cagliostro qui est plus grave qu'on ne croit, Pascalis et tant d'autres, nous cachent encore bien des mystères). On ne sait pas pourquoi, mais quelque chose n'est pas là ; des communications secrètes sont coupées, et la beauté ferme les yeux. Il est bien difficile d'exprimer ceci par des mots et de dire pour quelles raisons l'atmosphère de divinité et de fatalité qui entoure les drames grecs ne semble pas l'atmosphère véritable de l'âme. On découvre à l'horizon de ces tragédies admirables un mystère permanent et vénérable aussi ; mais ce n'est pas le mystère attendri, fraternel et si profondément actif que nous trouvons en maintes œuvres moins grandes et moins belles. Et plus près de nous ; si Racine est le poète infaillible du cœur de la femme, qui oserait nous dire qu'il ait jamais fait un pas vers son âme? Que me répondrez-vous si je vous interroge sur l'âme d'Andromaque ou de Britannicus? Les personnages de Racine ne se comprennent que par ce qu'ils expriment ; et pas un mot ne perce les digues de la mer. Ils sont effroyablement seuls à la surface d'une planète qui ne tourne plus dans le ciel. Ils ne peuvent pas se taire, ou ils ne seraient plus. Ils n'ont pas de principe invisible, et l'on croirait qu'une substance isolante a été interposée entre leur esprit et eux-mêmes, entre la vie qui touche à tout ce qui existe et la vie qui ne touche qu'au moment fugitif d'une passion, d'une douleur, d'un désir. Il y a vraiment des siècles où l'âme se rendort et où personne ne s'en inquiète plus.