Aujourd'hui, il est clair qu'elle fait de grands efforts. Elle se manifeste partout d'une manière anormale, impérieuse et pressante, comme si un ordre avait été donné et qu'elle n'eût plus de temps à perdre. Elle doit se préparer à une lutte décisive, et nul ne peut prévoir tout ce qui dépendra de la victoire ou de la fuite. Jamais peut-être elle n'a mis en œuvre des forces plus diverses et plus irrésistibles. On dirait qu'elle se trouve acculée à un mur invisible, et l'on ne sait si c'est l'agonie ou une vie nouvelle qui l'agite. Je ne parlerai pas des puissances occultes, qui se réveillent autour de nous : du magnétisme, de la télépathie, de la lévitation, des propriétés insoupçonnées de la matière radiante et de mille autres phénomènes qui ébranlent les sciences officielles. Ces choses sont connues de tous et se constatent aisément. Encore ne sont-elles probablement rien à côté de ce qui s'opère en réalité, car l'âme est comme un dormeur qui du fond de ses songes fait d'immenses efforts pour remuer un bras ou soulever une paupière.

En d'autres régions, où la foule est moins attentive, elle agit plus efficacement encore, quoique cette action soit moins sensible aux yeux qui ne sont pas accoutumés à voir. Ne dirait-on pas que sa voix est sur le point de percer d'un cri suprême les derniers sons de l'erreur qui l'enveloppent encore dans la musique ; et sentit-on jamais plus lourdement le poids sacré d'une présence invisible qu'en telles œuvres de certains peintres étrangers? Enfin, dans les littératures, ne constate-t-on point que quelques sommets s'éclairent çà et là d'une lueur d'une toute autre nature que les lueurs les plus étranges des littératures antérieures? On approche de je ne sais quelle transformation du silence, et le sublime positif qui a régné jusqu'ici paraît près de finir. Je ne m'arrête pas sur ce sujet parce qu'il est trop tôt pour parler clairement de ces choses ; mais je crois que rarement une occasion plus impérieuse d'affranchissement spirituel fut offerte à notre humanité. Même par moments, cela ressemble à un ultimatum ; et c'est pourquoi il importe de ne rien négliger pour saisir cette occasion menaçante qui est de la nature des songes qui se perdent sans retour si on ne les fixe pas immédiatement. Il faut être prudent ; ce n'est pas sans raison que notre âme s'agite.

Mais cette agitation, qu'on ne remarque clairement que sur les hauts plateaux spéculatifs de l'existence, se manifeste peut-être aussi et sans que l'on s'en doute dans les sentiers les plus ordinaires de la vie ; car nulle fleur ne s'ouvre sur les hauteurs qui ne finisse par tomber dans la vallée. Est-elle tombée déjà? Je ne sais. Toujours est-il que nous constatons dans la vie quotidienne, entre les êtres les plus humbles, des rapports mystérieux et directs, des phénomènes spirituels, et des rapprochements d'âmes dont on ne parlait guère en d'autres temps. Existaient-ils moins indéniablement avant nous? Il faut le croire, car à toutes les époques il y eut des hommes qui allèrent jusqu'au fond des relations les plus secrètes de la vie et qui nous ont transmis tout ce qu'ils ont appris sur les cœurs, les esprits et les âmes de leur temps. Il est probable que ces mêmes rapports existaient alors ; mais ils ne pouvaient avoir la force fraîche et générale qu'ils ont en ce moment ; ils n'étaient pas descendus jusqu'au fond de l'humanité, sans quoi ils eussent arrêté les regards de ces sages qui les ont passés sous silence. Et ici, je ne parle plus du « spiritisme scientifique », de ses phénomènes de télépathie, de « matérialisation », ni d'autres manifestations que j'énumérais tout à l'heure. Il s'agit d'événements et d'interventions d'âme qui ont lieu sans relâche dans l'existence la plus terne des êtres les plus oublieux de leurs droits éternels. Il s'agit aussi d'une psychologie tout autre que la psychologie habituelle, laquelle a usurpé le beau nom de Psyché, puisqu'en réalité elle ne s'inquiète que des phénomènes spirituels les plus étroitement liés à la matière. Il s'agit, en un mot, de ce que devrait nous révéler une psychologie transcendante qui s'occuperait des rapports directs qu'il y a d'âme à âme entre les hommes et de la sensibilité ainsi que de la présence extraordinaire de notre âme. Cette étude qui élèvera l'homme d'un degré est à peine commencée, et elle ne tardera pas à rendre inadmissible la psychologie élémentaire qui a régné jusqu'à ce jour.

Cette psychologie immédiate, descendant des montagnes, envahit déjà les plus petites vallées et sa présence se remarque jusque dans les plus médiocres écrits. Rien ne prouve plus clairement que la pression de l'âme a augmenté dans l'humanité générale, et que son action mystérieuse s'est vulgarisée. Nous effleurons ici des choses à peu près indicibles, et l'on ne peut donner que des exemples incomplets et grossiers. En voici deux ou trois qui sont élémentaires et sensibles : autrefois, s'il était question, un moment, d'un pressentiment, de l'impression étrange d'une entrevue ou d'un regard, d'une décision qui était prise du côté inconnu de la raison humaine, d'une intervention ou d'une force inexplicable et cependant comprise, des lois secrètes de l'antipathie ou de la sympathie, des affinités électives ou instinctives, de l'influence prépondérante de choses qui n'étaient pas dites, on ne s'arrêtait pas à ces problèmes, qui, d'ailleurs, s'offraient assez rarement à l'inquiétude du penseur. On ne semblait les rencontrer que par hasard. On ne soupçonnait pas de quel poids prodigieux ils pèsent sans relâche sur la vie ; et l'on se hâtait de revenir aux jeux habituels des passions et des événements extérieurs.

Ces phénomènes spirituels, dont les plus grands, les plus pensifs d'entre nos frères s'occupaient à peine autrefois, les plus petits s'en inquiètent aujourd'hui ; et cela prouve une fois de plus que l'âme humaine est une plante d'une unité parfaite, et que toutes ses branches, lorsque l'heure est venue, fleurissent en même temps. Le paysan à qui le don d'exprimer ce qu'il y a dans son âme serait brusquement accordé, exprimerait en ce moment des choses qui ne se trouvaient pas encore dans l'âme de Racine. Et c'est ainsi que des hommes d'un génie bien inférieur à celui de Shakespeare ou de Racine ont entrevu une vie secrètement lumineuse dont celle que ces maîtres avaient uniquement connue n'était que le revers. C'est qu'il ne suffit pas qu'une grande âme isolée s'agite çà et là, dans l'espace ou le temps. Elle fera peu de chose si elle n'est pas aidée. Elle est la fleur des multitudes. Il faut qu'elle arrive au moment où l'océan des âmes s'inquiète tout entier, et si elle est venue dans l'instant du sommeil, elle ne pourra parler que des songes du sommeil. Hamlet, afin de prendre un exemple illustre entre tous, Hamlet, dans Elseneur, s'avance à chaque instant jusqu'au bord du réveil, et cependant, malgré la sueur glaciale qui couronne son front pâle, il y a des mots qu'il ne parvient pas à nous dire et qu'il pourrait sans doute prononcer aujourd'hui, parce que l'âme du vagabond lui-même ou du voleur qui passe, l'aiderait à parler. Hamlet, lorsqu'il regarde Claudius ou sa mère, apprendrait à présent ce qu'il ne savait pas, parce qu'il semble que les âmes ne s'enveloppent déjà plus du même nombre de voiles. Savez-vous bien — et c'est une vérité inquiétante et étrange — savez-vous bien que si vous n'êtes pas bon, il est plus que probable que votre présence le proclame aujourd'hui cent fois plus clairement qu'elle ne l'eût fait il y a deux ou trois siècles? Savez-vous bien que si vous avez attristé une seule âme ce matin, l'âme de ce paysan avec qui vous allez vous entretenir de l'orage ou des pluies, a été avertie avant même que sa main ait entr'ouvert la porte? Assumez le visage d'un saint, d'un martyr, d'un héros, l'œil de l'enfant qui vous rencontre ne vous saluera pas du même regard inaccessible si vous portez en vous une pensée mauvaise, une injustice ou les larmes d'un frère. Il y a cent ans, son âme eût peut-être passé, à côté de la vôtre, inattentive…

En vérité, il devient difficile de nourrir dans son cœur, à l'abri des regards, une haine, de l'envie ou une trahison, tant les âmes les plus indifférentes sont sans cesse sur leurs gardes tout autour de notre être. Nos ancêtres ne nous ont pas parlé de ces choses, et nous constatons que la vie où nous nous agitons est absolument différente de la vie qu'ils ont peinte. Ont-ils trompé ou ne savaient-ils pas? Les signes et les mots ne servent plus de rien, et presque tout se décide dans les cercles mystiques d'une simple présence.

L'ancienne volonté, elle aussi, la vieille volonté si bien connue et si logique, se transforme à son tour et subit le contact immédiat de grandes lois inexplicables et profondes. Il n'y a presque plus de refuges et les hommes se rapprochent. Ils se jugent par-dessus les paroles et les actes, et jusque par-dessus les pensées, car ce qu'ils voient sans le comprendre est situé bien au delà du domaine des pensées. Et c'est l'une des grandes marques auxquelles on reconnaît les périodes spirituelles dont je parlais tantôt. On sent de tous côtés que les relations de la vie ordinaire commencent à changer, et les plus jeunes d'entre nous parlent et agissent déjà tout autrement que les hommes de la génération qui les précède. Une foule de conventions, d'usages, de voiles et d'intermédiaires inutiles retombent aux abîmes, et presque tous, sans le savoir, nous ne nous jugeons plus que selon l'invisible. Si j'entre pour la première fois dans votre chambre, vous ne prononcerez point, d'après les lois les plus profondes de la psychologie pratique, la sentence secrète que tout homme prononce en présence d'un homme. Vous ne parviendrez pas à me dire où vous êtes allé pour savoir qui je suis, mais vous me reviendrez, chargé du poids de certitudes ineffables. Votre père, peut-être, m'eût jugé autrement et se serait trompé. Il faut croire que l'homme va bientôt toucher l'homme et que l'atmosphère va changer. Avons-nous fait, comme le dit Claude de Saint-Martin, le grand « philosophe inconnu », avons-nous fait un « pas de plus sur la route instructive et lumineuse de la simplicité des êtres »? Attendons en silence ; peut-être allons-nous percevoir avant peu « le murmure des dieux. »

III
LES AVERTIS

Ils sont connus de la plupart des hommes et presque toutes les mères les ont vus. Ils sont peut-être indispensables comme toutes les douleurs, et ceux qui ne les ont pas approchés sont moins doux, moins tristes et moins bons.

Ils sont étranges. Ils semblent plus près de la vie que les autres enfants et ne rien soupçonner, et cependant leurs yeux ont une certitude si profonde, qu'il faut qu'ils sachent tout et qu'ils aient eu plus d'un soir le temps de se dire leur secret. Au moment où leurs frères tâtonnent encore autour d'eux entre la naissance et la vie, ils se sont déjà reconnus, ils sont déjà debout, les mains et l'âme prêtes. A la hâte, sagement et minutieusement, ils se préparent à vivre, et cette hâte est le signe que les mères, à leur insu discrètes confidentes de tout ce qui ne se dit pas, osent à peine regarder.