«Avec les pièces ovales, la question change d'aspect. Quel guide a le Mégachile pour tailler en belles ellipses la fine étoffe du robinier? quel modèle idéal conduit ses ciseaux? quel métrique lui dicte les dimensions? Volontiers, on se figurerait que l'insecte est un compas vivant, apte à tracer la courbe elliptique par certaine flexion du corps, de même que notre bras trace le cercle en pivotant sur l'appui de l'épaule. Un aveugle mécanisme, simple résultat de l'organisation, serait seul en cause dans sa géométrie. Cette explication me tenterait si les pièces ovales de grandes dimensions n'étaient accompagnées, pour en combler les vides, d'autres pièces bien moindres, mais pareillement ovales. Un compas qui de lui-même change de rayon et modifie le degré de courbure d'après les exigences d'un plan me paraît mécanisme sujet à bien des doutes. Il doit y avoir mieux que cela. Les pièces rondes du couvercle nous le disent.

«Si par la seule flexion inhérente à sa structure, la tailleuse de feuilles arrive à découper des ovales, comment parvient-elle à découper des ronds? Pour le nouveau tracé, si différent de configuration et d'ampleur, admettons-nous d'autres rouages à la machine? Du reste, le vrai nœud de la difficulté n'est pas là. Ces ronds s'adaptent, pour la plupart, à l'embouchure de l'outre avec une précision presque rigoureuse. La cellule terminée, l'abeille s'envole à des centaines de pas plus loin, elle va façonner le couvercle. Elle arrive sur la feuille où doit se découper la rondelle. Quelle image, quel souvenir a-t-elle du pot qu'il s'agit de couvrir? Mais aucun, elle ne l'a jamais vu; elle travaille sous terre, dans une profonde obscurité. Tout au plus peut-elle avoir les renseignements du toucher, non actuels, bien entendu, le pot n'étant plus là, mais passés et sans efficacité dans une œuvre de précision. Cependant la rondelle à découper doit être d'un diamètre déterminé: trop grande, elle ne pourrait entrer; trop étroite, elle fermerait mal, elle étoufferait l'œuf en descendant jusqu'au miel. Comment lui donner, sans modèle, les justes dimensions? L'abeille n'hésite pas un instant. Avec la même célérité qu'elle mettrait à détacher un lobe informe bon pour la clôture, elle découpe son disque, et ce disque, sans autres soins, se trouve de la grandeur du pot. Explique qui voudra cette géométrie, inexplicable à mon avis, même en admettant des souvenirs fournis par le tact et la vue.»

Ajoutons que l'auteur a compté qu'il fallait, pour former les cellules d'un Mégachile congénère, le Mégachile Soyeux, exactement mille soixante-quatre de ces ellipses et de ces disques, qui doivent être recueillis et façonnés au cours d'une existence qui dure quelques semaines.

Qui donc imaginerait que le Pentatome, d'autre part, la pauvre et malodorante Punaise des bois, a inventé pour sortir de l'œuf un appareil vraiment extraordinaire? Et tout d'abord, constatons que cet œuf est une merveilleuse petite boîte d'albâtre que notre auteur décrit ainsi: «Le microscope y reconnaît une surface burinée de fossettes semblables à celles d'un dé à coudre et disposées avec une délicieuse régularité. En haut et en bas du cylindre, large ceinture d'un noir mat; sur les flancs, ample zone blanche avec quatre gros points noirs symétriquement distribués. Le couvercle, entouré de cils neigeux et cerclé de blanc au bord, se tuméfie en calotte noire avec cocarde centrale blanche. En somme, urne de grand deuil par l'opposition brusque du noir charbon et du blanc de l'ouate. La vaisselle des funérailles étrusques aurait trouvé là superbe modèle.»

La petite punaise dont le front est trop mou, se coiffe, pour soulever le couvercle de la boîte, d'une mitre formée de trois tringles en trièdre qui se trouve toujours au fond de l'œuf, au moment de la délivrance. Ses membres étant engainés comme ceux d'une momie, elle n'a, pour actionner ses tringles, que les pulsations que produit l'afflux rythmique de son sang dans son crâne et qui agissent à la manière d'un piston. Les rivets du couvercle cèdent peu à peu, et, aussitôt libre, l'insecte se débarrasse de son casque mécanique.

Une autre espèce de punaise, le Réduve Masqué, qui vit surtout dans les cabinets de débarras où il se tient à l'affût enveloppé d'un flocon de poussière, a inventé un système d'éclosion plus étonnant encore. Ici, le couvercle de l'œuf n'est pas rivé, comme chez les Pentatomes, mais simplement collé. Au moment de la libération, ce couvercle se soulève et l'on voit «émerger de la coquille une vésicule sphérique, qui petit à petit s'amplifie, pareille à la bulle de savon soufflée au bout d'une paille. De plus en plus refoulé par l'extension de cette vessie, le couvercle tombe.

«Alors la bombe éclate, c'est-à-dire que, gonflée au delà des limites de sa résistance, l'ampoule se déchire au sommet. Cette enveloppe, membrane d'extrême ténuité, reste ordinairement adhérente au bord de l'orifice, où elle forme une haute et blanche margelle. D'autres fois l'explosion la détache et la projette hors de la coquille. Dans ces conditions c'est une subtile coupe, demi-sphérique, à bords déchirés, qui se prolonge dans le bas en un délicat pédicule tortueux.»

Maintenant, comment se produit cette explosion miraculeuse? J.-H. Fabre suppose que «très lentement, à mesure que l'animalcule prend forme et grossit, ce réservoir ampullaire reçoit les produits du travail respiratoire accompli sous le couvert de la tunique générale. Au lieu de se dissiper au dehors à travers la coque de l'œuf, le gaz carbonique, incessant résultat de l'oxydation vitale, s'accumule dans cette espèce de gazomètre, le gonfle, le distend et fait pression sur l'opercule. Lorsque la bestiole est mûre, sur le point d'éclore, un surcroît d'activité dans la respiration achève le gonflement, qui se prépare peut-être dès la première évolution du germe. Enfin, cédant à la poussée croissante de l'ampoule gazeuse, l'opercule se descelle. Le poulet dans sa coque a sa chambre à air; le jeune Réduve a sa bombe de gaz carbonique; il se libère en respirant.»

VI

On ne se lasserait pas de puiser à pleines mains à ces inépuisables trésors. Pour avoir vu si fréquemment leurs toiles s'étaler en tous lieux, nous croyons, par exemple, posséder des notions suffisantes sur le génie et les méthodes de nos araignées familières. Il n'en est rien; les réalités d'une observation scientifique exigent un volume entier où s'accumulent des révélations dont nous n'avions aucune idée. Je citerai simplement, au hasard, l'harmonieuse demeure à arcades de l'araignée Clotho, l'étonnante envolée funiculaire des petits de notre araignée des jardins, la cloche à plongeur de l'Argyronète, le véritable fil téléphonique qui relie à la toile la patte de l'Épeire cachée dans sa cabane et l'avertit que l'agitation de ses pièges provient de la capture d'une proie ou d'un caprice de la brise.