Il est donc impossible, à moins de disposer de pages illimitées, d'effleurer autrement que du bout des phrases, les miracles de l'instinct maternel, qui d'ailleurs se confondent avec ceux de la haute industrie et forment le centre lumineux de la psychologie de l'insecte. Il faudrait de même disposer de plusieurs chapitres pour donner une idée sommaire des rites nuptiaux qui constituent les plus bizarres et les plus fabuleux épisodes de ces mille et une nuits inconnues.
Le mâle de la Cantharide, entre autres, à l'aide de son abdomen et de ses poings, commence par battre frénétiquement son épouse, après quoi, les bras en croix et frémissants, il se tient longtemps en extase. Les Osmies fiancées claquent effroyablement des mandibules, comme s'il s'agissait plutôt de s'entre-dévorer; par contre, le plus gigantesque de nos papillons, le Grand Paon qui a la taille d'une chauve-souris, ivre d'amour, voit sa bouche si complètement s'atrophier qu'elle n'est plus qu'un vague simulacre. Mais rien n'égale le mariage de la sauterelle verte dont je ne peux parler ici, car il est douteux que le latin même possède les mots nécessaires pour le décrire comme il faudrait.
Au résumé, les mœurs conjugales sont épouvantables, et, au rebours de ce qui se passe dans tous les autres mondes, c'est ici la femelle qui dans le couple représente la force et l'intelligence en même temps que la cruauté et la tyrannie qui en sont, paraît-il, l'inévitable conséquence. Presque toutes les noces se terminent par la mort violente et immédiate de l'époux. Fréquemment, la fiancée mange d'abord un certain nombre de prétendants. Le type de ces unions bizarres pourrait nous être fourni par les Scorpions languedociens, qui portent, comme on sait, des pinces de homard et une longue queue munie d'un aiguillon dont la piqûre est extrêmement dangereuse. Ils préludent à la fête par une promenade sentimentale, les pinces dans les pinces; puis, immobiles, les doigts toujours saisis, se contemplent avec béatitude, interminablement, et le jour passe sur leur extase, puis la nuit, tandis qu'ils demeurent face à face, pétrifiés d'admiration. Ensuite, les fronts se rapprochent, se touchent, les bouches—si l'on peut appeler bouche l'orifice monstrueux qui s'ouvre entre les pinces—se joignent dans une sorte de baiser; après quoi, l'union s'accomplit, le mâle est transpercé d'un aiguillon mortel et la terrible épouse le croque et le déguste avec satisfaction.
Mais la Mante, l'insecte extatique aux bras toujours levés en attitude d'invocation suprême, l'horrible Mante religieuse ou Prie-Dieu, fait bien mieux: elle mange ses époux (car insatiable elle en consomme parfois sept ou huit d'affilée), pendant que ceux-ci la serrent passionnément contre leur cœur. Ses inconcevables baisers dévorent, non pas métaphoriquement, mais d'une façon épouvantablement réelle, le malheureux élu de son âme ou de son estomac. Elle commence par la tête, descend au thorax et ne s'arrête qu'arrivée aux pattes postérieures jugées trop coriaces. Elle repousse alors les restes infortunés, tandis qu'un nouvel amoureux, qui attendait tranquillement la fin du monstrueux festin, s'avance héroïquement pour subir le même sort.
VII
J.-H. Fabre est vraiment le révélateur de ce monde nouveau, car, si étrange que paraisse l'aveu à une époque où nous croyons connaître tout ce qui nous entoure, la plupart de ces insectes minutieusement décrits dans les nomenclatures, savamment classifiés et barbarement baptisés, on ne les avait presque jamais observés sur le vif, ni interrogés jusqu'au bout dans toutes les phases de leurs apparitions évasives et brèves. Il a consacré à surprendre leurs petits secrets qui sont le revers des plus grands mystères, cinquante années d'une existence solitaire, méconnue, pauvre, souvent voisine de la misère, mais illuminée chaque jour de la joie qu'apporte une vérité, qui est la joie humaine par excellence. Petites vérités, dira-t-on, que celles que nous offrent les mœurs d'une araignée ou d'une sauterelle. Il n'y a plus de petites vérités; il n'en existe qu'une dont le miroir, à nos yeux incertains, semble brisé, mais dont chaque fragment, qu'il reflète l'évolution d'un astre ou le vol d'une abeille, recèle la loi suprême.
Et ces vérités ainsi découvertes avaient le bonheur de tomber dans une pensée qui savait comprendre ce qu'elles ne peuvent dire qu'à mots couverts, interpréter ce qu'elles sont obligées de taire et saisir en même temps la tremblante beauté, presque invisible à la plupart des hommes, qui rayonne un instant autour de tout ce qui existe, surtout autour de tout ce qui demeure encore très près de la nature et sort à peine du sanctuaire des origines.
Pour faire de ces longues annales l'abondant et délicieux chef-d'œuvre qu'elles sont et non point le monotone et glacial répertoire de minuscules descriptions et d'actes insignifiants qu'elles menaçaient d'être, il fallait bien des dons divers et pour ainsi dire ennemis. A la patience, à la précision, à la minutie scientifique, à l'ingéniosité multiforme et pratique, à l'énergie d'un Darwin en face de l'inconnu; à la faculté d'exprimer ce qu'il faut, avec ordre, clarté et certitude, le vénérable solitaire de Sérignan joint plusieurs de ces qualités qui ne s'acquièrent point, certaines de ces vertus innées de bon poète qui font de sa prose souple, sûre, bien qu'un peu provinciale, un peu vieillotte, un peu primaire, une des bonnes proses de ce temps, une de ces proses qui ont leur atmosphère propre, où l'on respire avec reconnaissance, avec tranquillité et qu'on ne trouve qu'autour des grandes œuvres.
Il fallait enfin—et ce n'était pas la moindre exigence de ce travail—une pensée toujours prête à tenir tête à toutes les énigmes qui, parmi ces petits objets, se dressent à chaque pas, aussi démesurées que celles qui peuplent les cieux et peut-être plus impérieuses, plus nombreuses, plus étranges, comme si la nature avait donné ici plus libre cours à ses dernières volontés et plus facile issue à ses pensées secrètes. Il n'est inégal à aucune de ces interrogations sans bornes que nous posent obstinément tous les habitants de ce monde minime où les mystères se superposent plus compacts, plus déconcertants qu'en nul autre. Il rencontre et affronte ainsi, tour à tour, les redoutables questions de l'instinct et de l'intelligence, de l'origine des espèces, de l'harmonie ou des hasards de l'univers, de la vie prodiguée aux abîmes de la mort; sans compter les problèmes non moins vastes, mais plus humains, si l'on peut dire, et qui, dans l'infini des autres, s'inscrivent à la portée, sinon à la disposition, de notre intelligence: la parthénogénèse, la prodigieuse géométrie des guêpes et des abeilles, la spirale logarithmique de l'escargot, le sens antennal, la force miraculeuse qui, dans l'isolement absolu, sans que rien du dehors s'y puisse introduire, décuple sur place le volume de l'œuf du minotaure et nourrit, durant sept à neuf mois, d'un aliment invisible et spirituel, non point la léthargie, mais la vie active du scorpion et des petits de la lycose et de l'araignée Clotho. Il ne tente pas de les expliquer à l'aide d'un de ces systèmes à tout faire, comme le transformisme par exemple, qui d'ailleurs se borne à déplacer le plan des ténèbres, et qui, pour le dire en passant, sort assez mutilé de ces confrontations sévères avec d'incontestables faits.