En attendant qu'un hasard ou un dieu nous éclaire, il sait garder en présence de l'inconnu le grand silence religieux et attentif qui règne seul dans les meilleures âmes d'aujourd'hui. A ceux qui lui disent: «Maintenant que vous avez cueilli ample moisson de détails, vous devriez à l'analyse faire succéder la synthèse, et généraliser, en une vue d'ensemble, la genèse des instincts.» Il répond, avec l'humble et magnifique loyauté qui illumine toute son œuvre: «Parce que j'ai remué quelques grains de sable sur le rivage, suis-je en état de connaître les abîmes océaniques? La vie a des secrets insondables. Le savoir humain sera rayé des archives du monde avant que nous ayons le dernier mot d'un moucheron.»

«Le succès est aux bruyants, aux affirmatifs imperturbables; tout est admis à la condition de faire un peu de bruit. Dépouillons ce travers et reconnaissons qu'en réalité nous ne savons rien de rien, s'il faut creuser à fond les choses. Scientifiquement, la nature est une énigme sans solution définitive pour la curiosité de l'homme. A l'hypothèse succède l'hypothèse, les décombres des théories s'amoncellent et la vérité fuit toujours. Savoir ignorer pourrait bien être le dernier mot de la sagesse.»

Évidemment, c'est espérer trop peu. Dans l'effroyable gouffre, dans l'entonnoir sans fond où tourbillonnent tous ces faits contradictoires qui se résolvent en obscurité, nous en savons tout juste autant que notre ancêtre des cavernes; mais du moins nous savons que nous ne savons pas. Nous parcourons toute la face noire des énigmes, nous essayons de calculer leur nombre, d'ordonner leurs ténèbres, d'acquérir une idée de leur situation et de leur étendue. C'est déjà quelque chose en attendant le jour des premières lueurs. En tout cas, c'est faire en présence des mystères tout ce qu'y peut faire aujourd'hui l'intelligence de bonne foi et c'est aussi ce qu'y fait, avec plus de confiance qu'il n'en avoue, l'auteur de cette incomparable Iliade. Il les regarde attentivement. Il épuise sa vie à surprendre leurs secrets les plus minutieux: il leur prépare dans ses pensées et dans les nôtres l'espace nécessaire à leurs évolutions. Il grandit à leur taille la conscience de son ignorance et apprend à comprendre plus profondément qu'ils sont incompréhensibles.

IX
LA MÉDISANCE

«Ne vois pas, n'entends pas, ne dis pas le mal», enseignent les trois singes sacrés sculptés au-dessus de la porte du temple bouddhique de Jysyasu à Nikko.

Nous disons tous du mal les uns des autres. «Personne, remarque Pascal, ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette mutuelle tromperie; et peu d'amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que dit son ami lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'il en parle alors sincèrement et sans passion.»

«Je mets en fait que, si tous les hommes savaient ce qu'ils disent les uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde.»

Supprimez la médisance, vous supprimerez les trois quarts de la conversation, et un silence insupportable planera sur toutes les réunions. La médisance ou la calomnie,—il est bien difficile de séparer les deux sœurs, et, au fond, toute médisance est à moitié calomnie, attendu que nous connaissons autrui encore moins que nous-mêmes,—la médisance qui alimente tout ce qui désunit les hommes et empoisonne leurs relations, est néanmoins le principal motif qui les rassemble et leur fait goûter les joies de la société.

Mais les ravages qu'elle exerce autour de nous sont trop connus et ont été trop souvent signalés, pour qu'il soit nécessaire d'en retracer la peinture. N'envisageons ici que le mal qu'elle fait à celui qui s'y adonne. Elle l'habitue à ne voir que les petits côtés des êtres et des choses; elle lui masque peu à peu les grandes lignes, les grands ensembles, les hauteurs et les profondeurs où sont les seules vérités qui comptent et qui demeurent.

En réalité, le mal que nous trouvons aux autres et que nous en disons, c'est en nous qu'il se tient, de nous que nous le tirons et sur nous qu'il retombe. Nous n'apercevons bien que les défauts que nous possédons ou que nous sommes sur le point d'acquérir. C'est en nous que s'allume la mauvaise flamme dont nous découvrons le reflet sur autrui. Chacun dépiste dans son entourage le vice ou la faute qui révèle aux clairvoyants le vice ou la faute qui l'asservit lui-même. Il n'y a pas de confession plus intime et plus ingénue; comme il n'y a pas de meilleur examen de conscience que de se demander: quel est le mal que j'impute de préférence à mon prochain?—Soyez assuré que c'est celui que vous penchez le plus à commettre et que vous voyez d'abord ce qui se passe dans les bas-fonds vers lesquels vous descendez vous-même. Qui parle mal des autres ne médit en somme que de soi; et la médisance n'est, au fond, que l'histoire transposée ou anticipée de nos propres chutes.