Nous nous entourons de tout le mal que nous attribuons aux victimes de nos bavardages. Il prend corps aux dépens de nous-mêmes, il vit et se nourrit du meilleur de notre substance; il s'accumule autour de nous, il peuple et encombre notre atmosphère de fantômes d'abord falots, inconsistants, dociles, timides et éphémères, qui peu à peu s'affirment, se raffermissent, grandissent, haussent la voix, deviennent des entités très réelles et bientôt impérieuses qui ne tardent pas à donner des ordres et à s'emparer de la direction de la plupart de nos pensées et de nos actes. Nous sommes de moins en moins maîtres chez nous, nous sentons notre caractère s'effriter et nous nous trouvons un beau jour enfermés dans une sorte de cercle enchanté qu'il est presque impossible de rompre, où nous ne savons plus si nous diffamons nos frères parce que nous devenons aussi mauvais qu'eux, ou si nous devenons mauvais parce que nous les diffamons.
Nous devrions nous accoutumer à juger tous les hommes comme nous jugeons les héros de cette guerre. Il est certain que si quelqu'un avait le triste courage de dénigrer ceux-ci, il trouverait dans un de leurs groupes presque autant de vices, de petitesses, ou de tares qu'en n'importe quel groupe humain pris au hasard dans n'importe quelle ville ou village. Il vous dirait qu'il s'y rencontrait des alcooliques incorrigibles, des débauchés sans scrupules, des paysans grossiers, bornés et avides, de petits boutiquiers mesquins et rapaces, des ouvriers flemmards, bousilleurs et carottiers, des employés étriqués et envieux, des fils de famille paresseux, injustes, égoïstes et vaniteux. Il ajouterait que beaucoup ne firent leur devoir que parce qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement, qu'ils allèrent malgré eux braver une mort à laquelle ils espéraient d'échapper, parce qu'ils savaient bien qu'ils n'échapperaient pas à celle qui les menaçait s'ils refusaient d'affronter la première. Il pourrait dire tout cela et bien d'autres choses qui paraîtraient plus ou moins vraies; mais ce qui est bien plus vrai, ce qui est la grande et magnifique vérité qui enveloppe et soulève tout le reste, c'est ce qu'ils ont réellement fait, c'est qu'ils se sont tout de même offerts à la mort pour accomplir ce qu'ils considéraient comme un devoir. Il n'y a pas à le nier; si tous ceux qui avaient des vices, des tares et la volonté de se soustraire au danger, avaient refusé d'accepter le sacrifice, aucune force au monde n'eût pu les y obliger; car ils représentaient une force au moins égale à celle qui eût tenté de les contraindre. Il faut donc croire que ces tares, ces vices et ces volontés basses étaient bien superficiels et, en tout cas, incomparablement moins profonds et puissants que le grand sentiment qui a tout emporté. Et c'est pourquoi, à juste raison, quand nous pensons à ces morts ou à ces héros mutilés, les petites pensées que j'ai dites ne nous viennent même pas à l'esprit. Elles ne comptent pas plus, dans l'ensemble héroïque, que les gouttes d'une averse ne comptent dans l'océan. Tout a été transporté et égalisé par le sacrifice, la douleur et la mort dans la même beauté sans souillure. Mais n'oublions pas qu'il en va à peu près de même de tous les hommes; et que ces héros n'étaient pas d'une autre nature que ce prochain que nous vilipendons sans cesse. La mort les a purifiés et consacrés; mais nous sommes tous, tous les jours en présence du sacrifice, de la douleur et surtout de la mort qui nous purifiera et nous consacrera à notre tour. Nous sommes à peu près tous soumis aux mêmes épreuves qui pour être moins ramassées et moins éclatantes, n'en font pas moins appel aux mêmes vertus profondes; et si tant d'hommes pris au hasard parmi nous se sont montrés dignes de notre admiration, c'est qu'après tout nous sommes sans doute meilleurs que nous ne paraissons, car tandis qu'ils se trouvaient encore mêlés à notre vie, ils ne paraissaient pas meilleurs que nous.
X
LE JEU
Paulo minora.—On ne trouvera ici, bien entendu, que des notes prises avant la guerre et mises en ordre au moment où la victoire permet d'oublier un instant le grand drame où se jouèrent les destinées du genre humain. Le sujet, du reste, pour frivole qu'il semble d'abord, touche parfois, ou paraît toucher, à des problèmes qu'il n'est pas indécent d'examiner, ne fût-ce que pour reconnaître qu'ils sont peut-être illusoires. En outre, il est malheureusement probable que la paix rétablie, nos alliés visiteront en foules trop nombreuses et trop confiantes les paradis suspects où nous allons pénétrer. Je n'ai pas la prétention de leur servir de guide ou de leur apprendre à lutter contre les fantaisies du sort; mais il est possible que quelques-uns d'entre eux trouvent en ces lignes, sinon d'utiles renseignements ou des conseils avantageux, du moins une demi-douzaine d'observations ou de réflexions qui précéderont ou faciliteront leurs propres expériences.
Approchons-nous donc une dernière fois d'une de ces tables vertes qui s'étalent en ce lieu assez mal famé qu'ailleurs j'ai appelé «le Temple du Hasard». Aujourd'hui, je dirais plutôt «l'Usine du Hasard», car voici plus d'un demi-siècle que chaque jour, sans répit, sans connaître de vacances, de dimanches ni de fêtes, de dix heures du matin à minuit, les croupiers se relayant sans cesse, on y fabrique obstinément de l'aléa, on y interroge opiniâtrément le dieu sans forme et sans visage qui recèle dans son ombre la chance et la malchance.
On ne sait pas encore ce qu'il est ni ce qu'il veut; on n'est même pas sûr qu'il existe, mais ne serait-il pas étonnant que cet immense effort, le plus gigantesque, le plus dispendieux, le plus méthodique qu'on ait jamais tenté aux bords de cet abîme de ténèbres, ne serait-il pas surprenant que tout ce travail forcené, si peu sérieux, si malsain et inutile qu'il paraisse, n'eût pas produit un résultat quelconque et ne nous eût rien appris sur l'énigme irritante à laquelle il s'attache?