En tout cas, comme partout où se rencontrent des passions exaspérées, on peut faire autour de ces tables d'intéressantes remarques et, entre autres spectacles, y saisir sur le vif et en raccourcis violents et brutalement éclairés, certains aspects de la lutte que l'homme, durant toute sa vie, mène contre l'inconnu. Le drame qui d'habitude est diffus, qui se prolonge dans l'espace et le temps et se dissout parmi des circonstances qui échappent aux regards, ici se ramasse, se met en boule et tient, pour ainsi dire, dans le creux de la main; mais pour être prompt, saccadé et réduit à l'extrême, demeure aussi complexe, aussi mystérieux que ceux qui s'étendent à l'infini. Tant que la bille d'ivoire, qui roule et sautille autour de la cuvette, n'est pas tombée dans sa case rouge ou noire, l'inconnu qui voile son choix ou son destin est aussi impénétrable que celui qui nous dérobe le choix ou le destin des astres. Il l'est même davantage. On calcule à une seconde près la marche des planètes; mais nulle opération mathématique ne peut mesurer ni prédire la course de la petite boule blanche.
Aussi bien, les plus savants joueurs y ont-ils renoncé. Aucun d'eux ne compte plus sérieusement sur l'intuition, les pressentiments, la double vue, la télépathie, les forces psychiques ou le calcul des probabilités pour tenter de prévoir ou de déterminer la chute d'un destin qui n'est pas plus gros qu'une noisette. Toute la partie scientifique du savoir humain y a échoué; et tout le côté occulte et magique de ce même savoir y a pareillement failli. Les mathématiciens, les prophètes, les devins, les sorciers, les sensitifs, les médiums, les psychomètres, les spirites qui appellent à leur aide les morts, demeurent aveugles, interdits et impuissants devant le cylindre aux trente-sept cases fatidiques. Ici, le hasard règne en maître, et jusqu'à présent, bien que tout se passe sous nos yeux, se reproduise à satiété et tienne, je le répète, dans le creux de la main, on n'a pu fixer une seule de ses lois.
Pourtant, il semble qu'il y en ait, et des milliers de joueurs se sont ruinés à suivre leurs apparitions ou leurs traces évasives et décevantes. Prenons une liasse de ces «permanences» qui se publient à Monte-Carlo et donnent chaque jour la liste de tous les numéros sortis à l'une des tables de la roulette ou du trente-et-quarante. On sait que ces numéros y sont alignés en longues colonnes parallèles, les noirs à gauche, les rouges à droite. Quand on considère une de ces feuilles qui comptent en général une dizaine de colonnes dont chacune se compose de soixante-cinq chiffres,—chiffres morts à présent et inoffensifs, mais qui furent si dangereux, ont emporté tant d'espoirs et peut-être provoqué plus d'un malheur,—on remarque qu'un équilibre assez sensible tend à se maintenir entre la rouge et la noire. Le plus souvent les deux chances s'affrontent, isolées ou par petits groupes: une rouge, une noire; deux noires, trois rouges; trois noires, deux rouges, etc. Lorsqu'on rencontre une série de cinq, six, sept, huit, parfois, neuf, dix, onze, douze noires consécutives, on est presque assuré de trouver non loin d'elle une série compensatrice de cinq, six, sept, huit ou dix rouges. Il y a là un rythme très réel, une sorte de respiration ou de va-et-vient cadencé de la bête énigmatique que nous appelons le hasard. Ce rythme ou cet équilibre est du reste confirmé par les statistiques finales de la journée, où nous voyons que sur un total de six cents et quelques boules, l'écart de la noire à la rouge dépasse assez rarement deux ou trois dizaines; cet écart est encore moindre sur le total de la semaine, c'est-à-dire sur près de cinq mille boules, et se réduit, en général, à quelques unités.
La bête monstrueuse a d'autres habitudes étranges. On remarque par exemple qu'il n'est pas rare qu'un numéro sorte deux fois de suite, et il est incontestable que dans chaque séance, deux ou trois numéros sont manifestement favorisés, en sorte qu'au contraire de ce qui serait logique, on peut affirmer qu'un numéro a d'autant plus de chances de reparaître qu'il est plus fréquemment sorti. Ceci semble aller contre la loi de l'équilibre que nous avons constatée; mais il faut observer que cet équilibre se retrouvera plus tard, qu'à la fin de la semaine les écarts ne seront plus très grands et deviendront presque nuls à l'expiration du mois. L'équilibre est plus lent parce qu'il faut multiplier par dix-huit et demi le nombre des séries pour atteindre les proportions des chances simples.
Les joueurs notent encore une loi qui du reste n'est qu'un corollaire de l'habitude précédente mais a je ne sais quoi d'humain, c'est que les chances retardataires mettent un plus grand empressement à regagner le terrain perdu, dans le moment qui suit plus ou moins immédiatement une halte, comme si elles avaient repris leur souffle après un instant de repos sur un palier.
Ajoutons tout de suite qu'il est prudent de se méfier de ces habitudes flottantes et de ces ébauches de lois. On a vu, par exemple, la rouge, au cours d'une journée, l'emporter de soixante-dix pour cent sur la noire. La noire, d'autre part, on s'en souvient encore à Monte-Carlo, est un jour sortie vingt-neuf fois de suite, et la deuxième douzaine vingt-huit fois sans interruption. Le hasard n'a pas nos nerfs; il n'a pas hâte comme nous de réparer sa perte ou d'emporter son gain. Il prend son temps, attend son heure et ne marche point du pas de notre vie humaine.
Les joueurs, d'ordinaire, attribuent ces habitudes ou ces fantaisies au tour de main du croupier. Ce n'est guère défendable. On sait, au demeurant, comment se passent les choses. La bille tombée dans sa case, le croupier annonce, par exemple: «13, noir, impair et manque.» On ratisse les pertes, on paie les gains, les joueurs regarnissent le tableau, on discute parfois, on échange la monnaie, etc.; la durée de ces opérations est fort inégale, et pendant tout ce temps, le disque qui porte la bille fait des centaines de tours. Le croupier l'arrête enfin, saisit la bille, imprime au disque un mouvement contraire à celui qui l'animait et lance la bille en sens inverse. Il est impossible que dans de telles conditions son tour de main particulier puisse avoir une influence quelconque. D'ailleurs, on remarque facilement sur le graphique des permanences que le changement de croupier n'altère pas sensiblement le rythme des chances simples. Ce rythme domine réellement l'homme auquel on l'attribue.