Ces ébauches de lois dans ce qui semble la négation de toute loi, ces efforts du hasard pour sortir de son propre domaine et organiser son chaos, ce dieu qui se nie et cherche à se détruire de ses mains, ces balbutiements incompréhensibles, ces efforts maladroits pour prendre la parole et pour prendre conscience, sont, il faut en convenir, assez curieux. C'est du reste ces efforts, ces velléités d'équilibre, ce rythme embryonnaire qui font l'heur et le malheur des joueurs. Si le hasard était simplement le hasard tel que nous le concevons a priori, on jouerait n'importe quoi, n'importe quand et n'importe comment. Je sais bien que d'après les plus savants théoriciens de la roulette, chaque coup est indépendant de tous les autres, commence comme si rien ne s'était passé avant, comme si rien ne devait se passer après, comme si la table sortait de la boutique de l'ébéniste, le cylindre de l'atelier du mécanicien et le croupier des mains de Dieu. En théorie, c'est parfaitement juste; mais nous venons de voir qu'en fait il ne semble pas qu'il en soit ainsi. Il paraît d'ailleurs impossible d'expliquer pourquoi; les joueurs se contentent de le constater, avec une tendance dangereuse mais très humaine à exagérer la portée et la certitude de leurs constatations.

Ils prennent trop volontiers pour des lois ce qui n'est qu'un amas de coïncidences aussi mobiles que les nuages. Il faut bien que les rouges et les noires, successivement sorties du néant, se placent quelque part et se groupent d'une certaine façon; et s'il est assez surprenant qu'à la fin du mois leur nombre s'égale à peu près, il serait non moins surprenant que l'une des couleurs l'emportât de beaucoup sur l'autre. Il est parfaitement vrai qu'au premier coup d'œil, la rouge et la noire semblent s'équilibrer sur les feuilles des «permanences»; mais il est également vrai qu'à y regarder de plus près, il n'est pas rare qu'une série de cinq ou six rouges, par exemple, interrompue par une ou deux noires, recommence une nouvelle carrière; et le malheur voudra que, à ce moment, le joueur, à la recherche de l'équilibre, pontera sur la noire et verra disparaître en quelques coups tout le gain lentement et péniblement arraché au hasard, avare quand on gagne, et très généreux, pour la banque, quand on perd. Il aura du reste les mêmes déceptions s'il joue sur l'écart, c'est-à-dire contre l'équilibre et éprouvera trop souvent que ces lois, lorsqu'il y met sa confiance, sont écrites sur l'eau, et semblent gravées dans l'airain dès qu'elles le trahissent.


Afin de profiter de ces lois sans doute fallacieuses et en tout cas perfides, et pour se prémunir contre leurs trahisons, il a imaginé une foule de systèmes ingénieux qui parfois lui permettent de gagner, mais le plus souvent ne font que retarder sa ruine.

Mais avant de parler de ces systèmes, disons d'abord que nous ne nous occuperons ici que des chances simples, rouge ou noire, pair ou impair, passe ou manque. Elles sont déjà assez compliquées et posent des problèmes qui suffiraient à épuiser toute la sagacité d'une existence humaine. Quant aux chances multiples: en plein, à cheval, transversales, carrés, douzaines, etc., en théorie et en pratique, elles échappent à tout contrôle, à tout calcul, à toute explication.

Quel que soit le système adopté, le joueur joue toujours à pile ou face contre la banque. Il a une chance pour lui, elle a une chance pour elle; mais il a contre lui l'impôt du zéro qui, très bénin en apparence,—puisque pour la rouge et la noire, sur trente-six chances, la banque n'a qu'une demi-chance de plus que le joueur,—finit par devenir fatalement ruineux. Afin d'échapper à la brutalité d'une décision qui, s'il plaçait tout son avoir sur la rouge ou la noire, terminerait la partie d'un seul coup, il subdivise son enjeu, de manière à pouvoir affronter un grand nombre de chances, espérant que grâce à une progression savamment graduée, il finira par rencontrer une série favorable où le gain l'emportera sur la perte. C'est le principe de tous les systèmes qui ne sont jamais que des martingales plus ou moins ingénieuses, prudentes et compliquées. Il n'y en a pas, il n'y en aura jamais d'autres, à moins d'un miracle qui ne s'est pas encore produit, d'une intuition qui voie d'avance ce que décidera la bille ou d'une force inconnue qui l'oblige de faire ce qu'on désire.


Je n'ai pas l'intention de passer en revue tous ces systèmes qui sont innombrables et de valeur inégale, depuis le paroli pur et simple, naïf et violent, qui mène droit au désastre, en passant par la d'Alembert et toutes ses variantes, les progressions descendantes, les méthodes différentielles, la montante belge, les parolis intermittents, la boule de neige, la photographie, le jeu à masse égale sur certains groupes de chances simples, qui est un casse-tête chinois et demande, avant l'attaque, plusieurs jours d'observations patientes; et tant d'autres que j'oublie, depuis les plus classiques jusqu'aux plus mystérieux, qu'aux joueurs novices et crédules on vend très cher, sous enveloppes cachetées qui ne renferment que le secret de polichinelle, et que l'obligeance d'un joueur érudit m'a permis de connaître tous, ou peu s'en faut. On trouvera le détail des plus usités dans le traité d'Albigny (les Martingales modernes), la Théorie des systèmes géométriques de Gaston Vessillier, le Traité des jeux dits de hasard d'Hulmann, la Théorie scientifique nouvelle des jeux de la roulette, trente-et-quarante, etc., de Théo d'Alost, et surtout dans la Revue de Monte-Carlo, qui depuis sa fondation, c'est-à-dire depuis une quinzaine d'années, donne une méthode par numéro.

Occultes ou patents, ces systèmes offrent à peu près les mêmes dangers, étant tous fondés sur les sables mouvants de l'équilibre et de l'écart. S'ils sont très prudents, la perte est minime, mais le gain est encore plus petit; s'ils sont téméraires, le gain est gros, mais la perte est dix ou vingt fois plus grosse. Les meilleurs entraînent, pour continuer de défendre une mise modique et ce qu'on lui a déjà sacrifié, à risquer sur le tapis, à un moment donné, tous les gains antérieurs, que suivent bientôt les sommes qu'on tenait en réserve. C'est l'inévitable revanche de la banque, qu'on croyait impunément grignoter, qui soudain ouvre ses larges mâchoires, et comme un crocodile aveugle et somnolent, engloutit d'un seul coup bénéfices et capital.