Les joueurs, pour se donner du cœur, se disent qu'ils ont sur la banque un avantage incontestable. Ils entrent dans le jeu, ils «attaquent», comme ils veulent, quand ils veulent et se retirent quand il leur plaît; au lieu que la banque est forcée de jouer sans arrêt, d'accepter toutes les mises, de tenir tous les coups jusqu'à la limite du maximum, qui est, comme on sait, de six mille francs pour les chances simples. Cet avantage est réel si le joueur, après un gain considérable, s'en va et ne reparaît plus. Mais le ponte heureux, plus nécessairement encore que celui qui n'a pas de chance, viendra se rasseoir à la table enchantée, et perd ainsi la seule arme efficace qu'il avait contre son ennemie. Attaquer quand on veut n'est qu'un privilège illusoire, puisque tout, à n'importe quel moment, est également mobile et incertain et qu'on ne sait jamais d'avance quand reparaîtra la loi précaire et décevante de l'équilibre. Après une longue séquence de noires, on mise sur une belle série de rouges qui s'annonce solide, mais à peine a-t-on attaqué, que la série rend l'âme et que l'implacable noire reprend son cours dévastateur; ou l'on fait le contraire, on s'attache à la noire, et c'est la rouge qui s'installe. Quel que soit l'instant de l'attaque, c'est toujours rouge contre noire, c'est-à-dire un contre un qu'on lutte. Encore une fois, le seul avantage bien réel, c'est qu'on peut s'en aller quand on veut; mais quel est le joueur, qu'il perde ou qu'il gagne, qui sache s'en aller et ne plus revenir?
Tous ces systèmes, en dernière analyse, ne font donc que couper en petits morceaux le bloc écrasant et brutal de la chance. Ils matelassent le hasard, ils atténuent la gravité de ses coups. Ils prolongent la vie ou l'agonie du joueur. Ils permettent aux bourses modestes de ponter aussi souvent que le milliardaire qui se bornerait à doubler indéfiniment ses mises, s'il n'était arrêté par la barrière mortelle du maximum. Mais toutes les opérations mathématiques, toutes les combinaisons de chiffres, s'agitent et s'évertuent comme des captifs aveugles entre des murs de bronze. Ils ont beau faire, la paroi rouge, la paroi noire demeure inattaquable, inébranlable, et tout se passe à l'intérieur de la prison.
Est-ce à dire qu'il n'existe pas de méthode qui soit défendable et que les plus savants calculs n'aient pas trouvé moyen de vaincre le hasard? Je ne crois pas que, en théorie, les calculs, qui n'ont ici aucun point d'appui, puissent faire quelque jour ce qu'ils ne firent pas jusqu'à présent. Il n'en est pas moins vrai que, en pratique, on en rencontre qui luttent assez avantageusement contre la malchance. Un de mes amis, un officier anglais, par exemple, en possède une qu'il emploie depuis longtemps et qui donne des résultats surprenants. C'est, naturellement, une progression, dont toute la vertu réside en une clef ingénieuse et très simple qui semble agir comme une sorte de talisman. Je n'ai trouvé cette méthode dans aucun des traités classiques ou marrons. Elle a ses dangers comme les autres, elle a ses moments difficiles, où, pour sauver le bénéfice escompté et les mises antérieures, il faut risquer une assez forte somme. Mais en arrêtant prudemment le jeu dans les séquences trop obstinément hostiles, en laissant passer l'orage, comme elle s'étend sur un grand nombre de chances, on finit par obtenir le redressement nécessaire. En tout cas, elle ne l'a jamais sérieusement trahi jusqu'ici.
Néanmoins, il ne faudrait pas croire qu'il n'y ait qu'à en user aveuglément, automatiquement. Comme avec les autres systèmes, une certaine science, une certaine expérience, un certain doigté sont indispensables. Bien que la science et l'expérience soient ici aléatoires, fugitives et évasives, elles ne sont nullement illusoires. Le joueur exercé et prudent sait solliciter et seconder la chance ou du moins ne pas la contrarier. Il devine l'approche et la fin d'une série favorable. Il pressent les alternances et les intermittences, et s'il ne parvient pas à saisir leur rythme, aime mieux s'abstenir que de les prendre à contre-temps. Il se trompe plus d'une fois, mais bien moins souvent que ceux qui, fidèles à la très scientifique théorie de l'indépendance absolue des coups, pontent sur n'importe quelle couleur à n'importe quel moment. Il ne se roidit pas dans sa logique, il ne se bande pas contre le sort, il ne brave pas l'acharnement de la fortune. Il ne s'obstine jamais. Il ne lutte point, hargneusement, jusqu'à sa dernière pièce contre une séquence inique, afin d'acquérir l'amère satisfaction de connaître le fond de sa malchance et de l'injustice du destin. Il n'a pas d'amour-propre, il n'a pas d'idée fixe ni de pensée inflexible. Il est docile, souple, complaisant. Sans fausse honte et en souriant, il abandonne ses prétentions et courtise la veine. Il revient sur ses pas et se rétracte quand il sied. Il s'arrête, il repart, il obéit, il louvoie, il se laisse porter par le flot et arrive à bon port; alors que le pilote arrogant, téméraire et têtu, s'effondre dans l'abîme.
Avant tout, il étudie le caractère et l'humeur de la table où il s'asseoit; car chaque table a sa psychologie, ses habitudes, son histoire, qui varie de jour à jour, et cependant forme au bout de l'année un ensemble homogène où toutes les erreurs passagères, les anomalies et les injustices se trouvent réparées. Il s'agit de savoir à quelle page de cette histoire il se dispose à prendre part. Il ne le saura pas tout de suite. Il aura beau consulter du coin de l'œil les notes et les «permanences» des joueurs qui l'ont précédé. Il faut le contact immédiat et le souffle du dieu qui se dissimule. Mais déjà celui-ci tressaille, s'anime, prend forme et visage, murmure, indique ses intentions, parle, approuve ou condamne, et la lutte tragique s'engage, entre le joueur très petit et le hasard énorme et tout-puissant.
Maintenant que le combat est commencé, qu'il a fait ce qu'il a pu pour appeler et accueillir la chance, il ne lui reste plus qu'à l'attendre, car, en fin de compte, elle demeure la suprême puissance qui juge en dernier ressort, l'inconnue redoutable et inévitable de toute combinaison. Le meilleur système ne peut vaincre une déveine anormale et impitoyable qui sans rémission vous fait ponter sur la couleur perdante. Une telle déveine, sans intermittences favorables, est fort rare, mais toujours possible. Elle répond du reste aux coups de veine extraordinaires qui ne semblent plus fréquents que parce qu'ils attirent davantage l'attention. On voit, en effet, de temps en temps, un joueur, ou plutôt une joueuse,—car ce sont presque toujours les femmes qui ont ces inspirations,—s'approcher de la table et miser sans hésitation et d'autorité, en plein ou à cheval, ou sur une transversale, ou sur un carré et gagner coup sur coup, comme si elle voyait d'avance le point où tombera la bille. Ces instants d'intuition sont toujours très brefs, et si la joueuse insiste et s'obstine, elle reperd bientôt ce qu'elle a gagné. Il n'en est pas moins vrai qu'en observant ce phénomène si net et si frappant, on se demande s'il n'y a pas là quelque chose de plus que de simples coïncidences. La chance, à tout prendre, peut-elle être autre chose qu'une intuition passagère et fulgurante de ce qui aura lieu et éclatera à tous les yeux, une seconde plus tard? La case qui n'a pas encore la petite bille, mais qui, dans un instant va la happer et la retenir, n'est-elle pas déjà du présent et même du passé quelque part? Mais ce sont là des questions qui nous entraîneraient trop loin dans l'espace et le temps.