Quoi qu'il en soit, et pour en revenir au système dont nous parlions, il me serait permis d'en divulguer le secret que je ne le ferais point. Sans être un moraliste bien austère, et tout en considérant le jeu comme un de ces maux profondément humains qu'on ne pourra jamais déraciner et qui, malgré tous les efforts, reparaîtra toujours sous une forme nouvelle, le moins qu'on puisse faire, c'est de ne pas l'encourager. Le joueur, j'entends le joueur invétéré, presque professionnel, n'est pas intéressant. C'est d'abord un désœuvré et presque toujours une épave sans excuse. S'il est riche, il fait de son argent l'emploi le plus sot, le plus morne qu'on puisse imaginer. S'il est pauvre, il est moins pardonnable encore; il aurait mieux à faire qu'à sacrifier à une chimère son existence et trop souvent le bien-être et la tranquillité des siens. Au fond du joueur, il y a d'habitude un paresseux, un impuissant, un égoïste sans énergie, avide de jouissances vulgaires et imméritées, un mécontent et un raté. Le jeu est l'aventure sédentaire, abstraite, mesquine, sèche, schématique et sans beauté de ceux qui ne surent point rencontrer ou faire naître les aventures réelles, nécessaires et bienfaisantes de la vie. Il est l'activité fébrile et malsaine de l'oisif. Il est l'effort inutile et désespéré des énervés qui n'ont plus ou n'eurent jamais le courage et la patience de faire l'effort honnête, persévérant, sans à coups, sans éclat qu'exige toute existence humaine.
Il y a aussi beaucoup de vanité puérile dans le cas du joueur. En somme, c'est un enfant qui cherche encore sa place dans l'univers. Il ne s'est pas encore rendu compte de sa situation. Il se croit hors de pair en face du destin. Infatué de soi, il attend que l'inconnu ou l'inconnaissable fasse pour lui ce qu'il ne fait pas pour n'importe qui. Il l'attend d'ailleurs sans raison, uniquement parce qu'il est soi et que les autres n'ont pas ce privilège. Il est poussé à interroger sans cesse, rapidement, anxieusement le sort, dans je ne sais quel vain et prétentieux espoir d'apprendre à se connaître ailleurs qu'en lui-même. Quelle que soit la décision de la fortune, il y trouvera matière à se faire valoir. S'il n'a pas de chance, il sera flatté d'être spécialement persécuté par elle; s'il est heureux, il s'estimera davantage à raison des dons exceptionnels que le hasard lui octroie. Du reste, il n'a nul besoin de croire qu'il mérite ces dons; au contraire, moins il y aura droit, plus il en sera fier et leur injuste et manifeste gratuité fera le meilleur de la satisfaction vaniteuse qu'il en saura tirer.
Il serait bien surprenant, disais-je, en commençant, que cette infatigable et gigantesque enquête sur le hasard, poursuivie depuis plus de cinquante ans, n'eût pas donné un résultat quelconque. Je me demande, à la fin de cette étude, quel est ce résultat. Au prix d'un gaspillage insensé d'argent, de temps, de forces physiques, nerveuses et morales et de fluides peut-être plus précieux, elle nous a appris que le hasard est en somme le hasard, c'est-à-dire un ensemble d'effets dont nous ignorons les causes. Nous le savions déjà et l'acquisition est assez dérisoire. Nous avons entrevu certains fantômes de lois ou d'habitudes, dont quelques joueurs semblent tirer un avantage d'ailleurs toujours précaire. Mais ces fantômes de lois qui ont l'obscure et inconstante velléité de mettre un peu d'ordre dans le hasard, ne sont, comme le hasard lui-même, que d'inconsistantes et éphémères condensations de causes inconnues. Au total, nous n'avons rien appris, sinon, peut-être, que nous avons tort d'attacher à ces manifestations du destin plus d'importance qu'elles n'en ont. Il n'y a, à y regarder de plus près, au fond de tous ces drames et de tous ces mystères de la chance, que les drames et les mystères que nous y mettons. Nous lions notre sort au sort d'une petite bille qui n'en est pas responsable; et parce que nous la chargeons un instant de notre fortune, nous nous imaginons avec fatuité que des puissances morales et mystérieuses vont diriger et terminer sa course au bon ou au mauvais moment. Elle n'en sait rien, et la vie de milliers d'hommes dépendrait de sa chute à droite ou à gauche de son point d'arrêt qu'elle n'en aurait cure. Elle a ses lois à elle, auxquelles il faut qu'elle obéisse et qui sont si complexes que nous n'essayons même pas de les débrouiller. Elle n'est qu'une petite boule qui cherche honnêtement le petit trou rouge ou noir où elle ira dormir et qui n'a pas grand'chose à nous apprendre sur les secrets d'une chance ou d'un destin qui ne se trouve qu'en nous-mêmes.
MÉDITATIONS
XI
L'ÉNIGME DU PROGRÈS
I
Cette guerre, qui est une guerre telle qu'on n'en avait pas encore fait sur notre terre, nous ramène à la grande question de l'avenir de l'humanité.
Est-il permis d'espérer que celle-ci renonce un jour à d'aussi monstrueuses folies et qu'elles deviennent tout à fait impossibles? Je ne vois à cette interrogation, si l'on veut l'atteindre à sa source, d'autre réponse que celle que j'y ai faite ailleurs et que je résume et complète ici: à savoir que nous sommes engloutis dans un univers qui n'a pas plus de limites dans le temps que dans l'espace, qui n'a pas plus commencé qu'il ne finira, et qui a derrière lui autant de myriades de myriades d'années qu'il en découvre devant lui. L'étendue de l'éternité d'hier et celle de l'éternité de demain sont identiques. Tout ce que fera cet univers, il doit déjà l'avoir fait, attendu qu'il a eu autant d'occasions de le faire qu'il en aura jamais. Tout ce qu'il n'a pas fait, c'est qu'il ne le pourra jamais faire, puisque rien dans l'espace et le temps ne viendra s'ajouter à ce qu'il y possédait. Il a nécessairement tenté dans le passé tous les efforts et toutes les expériences qu'il tentera dans l'avenir; et tout ce qui a précédé, ayant eu les mêmes chances, est forcément égal à tout ce qui suivra.