Il est donc probable qu'il y eut autrefois une infinité de mondes semblables au nôtre, comme il est vraisemblable qu'il y a présentement, l'infini de l'espace étant comparable à celui du temps, une infinité de mondes pareillement semblables. Ces coïncidences, quelque peine que nous ayons à les envisager, doivent fatalement avoir lieu et se reproduire sans cesse dans l'innombrable et le sans bornes où nous sommes plongés; à moins que l'infini des combinaisons possibles ne soit aussi illimité que ceux de l'espace et du temps.
Ici s'arrête ce que nous sommes capables d'imaginer; car il nous est plus facile de nous représenter l'infini de l'espace et du temps que celui des combinaisons. Pour nous faire quelque idée de ce dernier, il nous faudrait connaître la substance, les lois, les forces, et, en un mot, toute l'énigme de tout. Il n'en reste pas moins que cet infini possible des combinaisons est notre seul espoir; sinon, il n'y aurait plus rien à attendre d'un univers qui aurait évidemment tout tenté et tout épuisé avant notre venue.
Mais si le nombre des combinaisons est réellement infini, on peut se dire que la terre est une expérience qui n'avait pas encore été faite; et une expérience manquée, puisque le mal et la douleur l'emportent sur le bien et le bonheur. Si l'expérience est manquée, nous en sommes victimes; mais il n'est pas interdit d'espérer que nos efforts changeront quelque chose à des combinaisons qui seront meilleures en d'autres lieux ou dans un autre temps. Si l'expérience est manquée, il n'en découle pas que d'autres n'aient point réussi et, en ce moment même, ne soient pas plus heureuses en des mondes différents. Il est même permis de supposer que dans l'infini de ces combinaisons et de ces expériences, les plus heureuses tendent à se fixer, à se cristalliser et que, vu l'infinité de leur nombre, elles réussiront dans l'avenir ce qu'elles n'ont pu réussir dans le passé. C'est une lueur hasardeuse; mais je doute qu'il s'en découvre d'autres qui nous puissent maintenir au-dessus du désespoir.
II
Supposons un instant que l'expérience de la terre ne soit pas manquée comme elle l'est, que notre esprit, qui, depuis l'origine, lutte péniblement contre la matière et ne remporte que quelques victoires incertaines, brèves et précaires, soit un million de fois plus puissant et mieux armé. Il aurait sans doute triomphé de tout ce qui nous accable et nous retient ici et se serait débarrassé des chaînes apparemment illusoires de l'espace et du temps. Il n'est pas déraisonnable d'admettre que parmi les myriades de mondes qui peuplent l'infini, il en est où se trouvent réalisées ces conditions meilleures. Peut-être, au demeurant, serait-il impossible d'imaginer quelque chose qui ne soit pas quelque part en réalité, car on peut fort bien soutenir que nos imaginations ne sauraient être que des reflets égarés de ce qui existe. Or, si nous habitions un de ces mondes et que nous vissions, comme il nous serait peut-être loisible de le faire, ce qui se passe en ce moment sur celui que nous occupons et sur d'autres qui sont peut-être pires et plus malheureux, il nous semble que nous n'aurions ni repos ni cesse que nous ne fussions intervenus et n'eussions aidé à le rendre meilleur, plus sage et plus habitable.
Il n'est d'ailleurs pas dit qu'il n'en soit pas ainsi; et que toutes nos conquêtes spirituelles, tout ce qui paraît à certaines heures nous acheminer vers un avenir moins affreux que le passé, tous les bons courants mystérieux qui parcourent parfois notre terre, tout ce qui nous attend après la mort, ne soit pas dû à l'intervention d'un de ces mondes. Il est vrai que nous ne voyons pas et ne ressentons guère ces interventions; mais il est également vrai que ces êtres d'un monde supérieur, étant nécessairement plus dépouillés de matière, plus spiritualisés que nous, nous demeurent forcément invisibles. Dans l'infini du firmament, nous découvrons des myriades de mondes qui sont des mondes matériels comme le nôtre; et nous ne pouvons découvrir que ceux-là, attendu que tout ce qui ne ressemble pas plus ou moins à notre terre, nous échappe inévitablement. Mais l'espace qui nous paraît vide entre les étoiles est infiniment plus vaste que celui qu'elles occupent; et il serait assez étrange qu'il ne fût pas peuplé de mondes que nous n'apercevons point; ou plutôt ne fût pas lui-même tout un monde que nos yeux sont incapables de saisir.
Il est au surplus vraisemblable que si nous ne voyons pas ces autres mondes, ceux-ci, n'étant plus matériels, ne voient plus la matière, et, par conséquent, nous ignorent autant que nous les ignorons; car nous pensons, sans doute à tort, qu'étant visibles les uns aux autres, nous le sommes nécessairement à tous les autres êtres. Il est, au contraire, à présumer que ces êtres spirituels passent à travers nous sans se douter de notre présence et que n'étant sensibles et attentifs qu'à ce qui émane de l'esprit, ils ne soupçonnent et ne découvrent notre existence qu'à proportion que nous nous rapprochons de l'état où ils sont.
III
Considérez la terre à son origine: d'abord nébuleuse informe qui se condense peu à peu, ensuite globe de feu, rocs en fusion qui tourbillonnent dans l'espace durant des millions d'années, sans autre but que de se ramasser et de se refroidir; incandescence inimaginable, dont aucune de nos sources de chaleur ne peut nous donner une idée, stérilité essentielle, scientifique, absolue et qui s'annonçait irrémédiable et éternelle. Qui eût dit que de ces torrents de matière en ébullition qui semblaient avoir à jamais détruit toute vie et tout germe de vie, allaient sortir toutes les formes de la vie, depuis les plus énormes, les plus robustes, les plus résistantes, les plus fougueuses et les plus abondantes, jusqu'aux plus ténues, aux plus invisibles, aux plus précaires, aux plus éphémères, aux plus subtiles? Qui surtout eût osé prévoir qu'allait en naître ce qui paraît le plus étranger aux rocs et métaux liquéfiés ou pâteux qui formaient seuls la surface, le noyau et le tout de notre globe, je veux dire l'intelligence et la conscience humaine?