Est-il possible de concevoir évolution et aboutissement plus inattendus? Qu'est-ce qui pourrait nous étonner après un tel étonnement et que ne sommes-nous en droit d'espérer d'un monde qui a produit ce que nous voyons et ce que nous sommes après avoir été ce qu'il fut? S'il est parti d'une sorte de négation de la vie, de la stérilité intégrale et de pire que le néant pour aboutir à nous, où n'aboutira-t-il pas en partant de nous? Si sa naissance et sa formation élaborèrent de tels prodiges, quels prodiges ne nous réservent pas son existence, sa prolongation indéterminée et sa dissolution? Il y a une distance incommensurable et des transformations inconcevables de l'effroyable et unique matière des premiers jours, à la pensée humaine de ce moment; il y aura sans doute une pareille distance et des transformations aussi peu concevables de la pensée de ce moment à ce qui lui succédera dans l'infini des temps.
Il semble qu'au commencement, notre terre ne savait que faire de sa matière et de ses forces qui s'entre-dévoraient. Dans l'immense vide enflammé où elle se consumait, elle n'avait pas encore l'ombre d'un but ou d'une idée; aujourd'hui, elle en a tant que nos savants usent en vain leur existence à les rechercher et sont débordés par le nombre de ses combinaisons mystérieuses et inépuisables.
Elle ne disposait alors que d'une seule force, la plus destructrice que nous connaissions: le feu. Si tout est né du feu, qui lui-même ne paraissait né que pour détruire, que ne naîtra-t-il pas de ce qui ne paraît né que pour produire, engendrer et se multiplier? Si elle a su tirer un tel parti des laves et des cendres ignées qui étaient les seuls éléments qu'elle possédât, quel parti ne tirera-t-elle pas de tout ce qu'elle possède enfin?
IV
Il est bon de nous dire parfois que nous habitons, sinon un univers, tout au moins une terre qui n'a pas encore épuisé son avenir et ses surprises et qui est bien plus près de son commencement que de sa fin. Elle est née d'hier et vient à peine de débrouiller son chaos. Elle est au début de ses espoirs et de ses expériences. Nous croyons qu'elle va vers la mort; au contraire, tout son passé nous démontre qu'il est beaucoup plus vraisemblable qu'elle s'avance vers la vie. En tout cas, à mesure que s'écoulent ses années, la quantité et surtout la qualité de la vie qu'elle engendre et entretient augmente et s'améliore. Elle ne nous a donné que les prémices de ses miracles; et il n'y a probablement pas plus de rapport de ce qu'elle est à ce qu'elle fut qu'il n'y en a de ce qu'elle est à ce qu'elle sera. Sans doute, quand éclateront ses plus grandes merveilles, n'aurons-nous plus notre vie d'aujourd'hui; mais sous une autre forme, nous serons toujours là, nous existerons toujours quelque part, à sa surface ou dans ses profondeurs, et il n'est pas tout à fait invraisemblable qu'un de ses derniers prodiges ne nous atteigne dans notre poussière, ne nous réveille et ne nous ressuscite pour nous attribuer enfin la part de bonheur que nous n'avions pas eue et nous apprendre que nous avions eu tort de ne plus nous intéresser, par delà nos tombes, aux destinées de cette terre dont nous n'avions pas cessé d'être les fils immortels.
XII
LES DEUX LOBES
Un soldat m'écrit, du front, la lettre que voici:
«Il y a des fondrières et des squelettes dans la forêt. J'y ai découvert et admiré des dieux en ruines sous la végétation toujours vivante et admirable: leur âme s'est évaporée. L'odeur du Christ ne me séduit guère; j'aime mieux celle du Bouddha. Ce que j'adore en lui, c'est la contradiction fondamentale qui cherche à nous assurer notre immortalité en nous démontrant notre fatal anéantissement. Il enseignait dans le même souffle l'illusion du Moi et sa réincarnation périodique; absurdité apparente qui implique la connaissance de la vérité la plus profonde, de la nature même de l'être, à la fois et alternativement collective et individuelle. Cette découverte, qu'il n'a pas formulée, aurait dû le conduire ailleurs qu'au Nirvâna, ce paradis des fruits trop verts…
«L'homme est membré de façon à n'apercevoir qu'une moitié de l'univers, et l'esprit de structure ordinaire ne perçoit guère qu'un hémisphère de vérité. Affligée d'une «migraine» congénitale, l'humanité ne pense qu'avec une moitié de son cerveau, avec le lobe oriental ou occidental, antique ou moderne; son esprit se mord la queue; les antinomies s'y poursuivent en un cercle sans fin, que Kant crut découvrir, mais que le Bouddha avait tenté d'ouvrir. Il possédait les vertus complémentaires; il fut religieux et rationnel; en même temps qu'il résumait le mysticisme oriental, il fut le plus scientifique des esprits anciens, à une époque où la science n'existait pas mais se fondait dans la sagesse. Les modernes qui ont voulu condenser en philosophie l'effort collectif et à peine commencé de la science, ont piteusement échoué, parce qu'ils pensaient seulement en occidentaux, empêtrés dans la contradiction d'aspirations idéalistes et de raisonnements matérialistes; tandis que la formule du Bouddha pourrait encore, et presque sans craquer, contenir sans l'entraver cet effort gigantesque. Depuis la mort du prince-penseur, jusqu'à l'essor de la science contemporaine, la véritable philosophie n'a pas fait un pas en avant; le spiritualisme arabe ou chrétien, et son réactif le matérialisme positiviste ou scientifique, sont des reculs en directions contraires, de faux monismes qui, prenant l'extrême pour le suprême, veulent fixer le centre de gravité sur la circonférence de la roue. Les explorateurs d'au-delà devront partir du carrefour de la synthèse religieuse et de l'analyse scientifique, et entraîner par la main ces sœurs rivales.
«La vérité brille au centre d'un cercle de spectateurs, et il faut franchir sa flamme pour reconnaître un frère dans l'adversaire d'en face. Il faut s'étendre au centre de l'espace pour percevoir l'identité de ses points cardinaux: Totum et Nihil, Alter et Ego. Le souci de convertir autrui doit céder au besoin de compléter et d'équilibrer notre propre point de vue. Dans la forêt sacrée où des pionniers ont pénétré de toutes parts et en tous temps, les plus hardis doivent nécessairement se rapprocher les uns des autres. Même s'ils ne peuvent se joindre, ils peuvent s'entendre et s'encourager mutuellement. L'aboi le plus modeste peut être bienvenu dans la solitude et le silence où mûrit la vérité de l'avenir…»
J'ai tenu à recueillir cette page. Elle pose, en un raccourci remarquable, mais peut-être trop prompt, deux ou trois des grands problèmes, qui au fond n'en sont qu'un, auxquels, à moins de renoncer à tout, nous devons essayer de répondre: immortalité ou anéantissement, flux et reflux, existence alternativement collective et individuelle, extériorisation et intériorisation, qui forment le grand rythme cosmique, dont notre vie et notre mort ne sont que d'infimes pulsations.